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Entretien
L’Europe face au terrorisme : marcher ou courir ?
Par Nathalie Van Batten (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
18/03/2004 • 11h45
Au lendemain des attentats de Madrid, l’Europe organise sa réponse dans l’urgence. Guy Verhofstadt, le Premier ministre belge, propose de créer un « centre de renseignement de l’Union européenne. » Le mois dernier, l’Autriche avait suggéré l’idée de d’une « CIA » européenne. Le ministre irlandais de la Justice, Michael McDowell, avait répliqué : « il faut apprendre à marcher avant de courir. » Eclairages avec Claude Moniquet, Directeur du Centre européen pour le renseignement stratégique et la sécurité.

(JPEG)
Hommage aux 200 vitimes des attentats de Madrid (Rond-point Schuman, au coeur du quartier européen de Bruxelles - 15/3) © CE

NVB : L’Europe est-elle suffisamment armée pour lutter contre le terrorisme ?

CM : Les services de renseignement de l’Europe occidentale coopèrent sur les réseaux terroristes islamistes depuis des dizaines d’années. Depuis septembre 2001, on a arrêté plus de 200 terroristes présumés liés à la mouvance islamiste un peu partout en Europe. Une quarantaine en Espagne, pareil en Italie, d’autres en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne et aux Pays-bas. On a empêché une dizaine d’attentats, dont les attaques au ricin dans le métro à Paris et à Londres, déjouées à temps en décembre 2002-janvier 2003. L’échange d’informations se fait en temps réel, quotidiennement, et pas seulement entre pays de l’Union. Les pays de l’OTAN et d’autres pays alliés aussi. Par exemple, quand les avions entre l’Europe et les Etats-Unis ont été retardés des jours durant pendant les fêtes de fin d’année, il a bien fallu être en contact avec les services américains.

Après, il y a malheureusement les effets statistiques. Vous allez démanteler dix réseaux, vous passerez à côté du onzième, comme celui qui est à l’origine des attentats de Madrid. Ce qui est sûr, c’est que le terrorisme islamiste est la menace n°1 pour tous les Etats membres.

La coopération des services secrets européens peut-elle être totale ?

Par nature, non. Nous sommes dans l’Union européenne et dans l’OTAN. Tout en étant allié, chaque Etat membre garde ses propres intérêts dans certains domaines. Par exemple, en Afrique ou au Moyen-Orient, la France, le Royaume-Uni et la Belgique n’ont pas les mêmes intérêts. Peut-on penser qu’ils travaillent ensemble sur cette zone ? J’en doute.

Il y a aussi la règle du tiers. Si les services français transmettent du renseignement à la Grande-Bretagne, elle doit demander l’autorisation à la France avant de retransmettre ces informations à un pays tiers. Pour protéger les sources, les agents qui risquent parfois leur vie, l’emprisonnement ou la torture. La coopération est maximale, mais elle ne sera jamais totale.

Les pays de l’élargissement sont-ils des partenaires fiables en matière de renseignement ?

Certains de ces pays adhérents font partie de l’OTAN. Donc il y a déjà une coopération avec eux sur le terrorisme, le grand banditisme, les trafics d’armes. Mais la perception des citoyens n’est pas très positive. Ces jeunes démocraties sortent d’une période de dictature de 50 ans. Sécurité et police secrète restent mêlées dans leur esprit.

En plus, ces pays ne sont pas extrêmement riches. Ils n’ont pas tous les moyens financiers nécessaires à mettre dans la sécurité. Tout comme certains des Quinze d’ailleurs. La Grèce notamment n’a pas une réputation fiable en matière de sécurité, ce qui est inquiétant pour les Jeux [ndlr : Olympiques d’Athènes cet été].

Qu’est qu’une « CIA » européenne » apporterait dans la lutte contre le terrorisme ?

Tout ce que ça ajouterait, c’est de la complication ! C’est un réflexe politique, voire politicien : quand il y a un problème, il faut dire, créer quelque chose immédiatement. Cette idée de « CIA » envoie un signal négatif aux services de renseignement existants. C’est une marque de défiance, alors que ces gens travaillent dans des conditions difficiles. Ils manquent de moyens, et on va dépenser ailleurs ce qu’on pourrait insuffler dans leurs services pour les rendre plus efficaces. Juridiquement, ça va prendre un ou deux ans pour mettre sur pied cette structure. Bien plus pour être efficace sur le terrain, alors que la menace est actuelle.

« Le Centre européen pour le renseignement stratégique et la sécurité (ESISC, in English) est à la fois un « think tank » à l’américaine qui entend participer au débat public sur les questions de sécurité et une société de consulting travaillant pour des entreprises et des gouvernements. » Claude Moniquet, directeur-fondateur de l’ESISC.

Attentats de Madrid : l’ESISC premier sur la piste islamiste

A peine quatre heures après les attentats de Madrid, le 11 mars dernier, l’ESISC a été le premier à diffuser une note aux décideurs politiques et aux rédactions, expliquant pourquoi l’ETA ne pouvait être derrière et pourquoi il fallait plutôt y voir la main des islamistes. En voici des extraits :

1) CE QUI MILITE CONTRE LA PISTE « ETA »

Cinq raisons majeures permettent de douter de la pertinence de l’implication d’ETA dans les attentats de ce jeudi.

-  En règle générale, ETA prévient les autorités avant de déclencher des attentats pouvant toucher les civils. Cela n’a pas été le cas ce jeudi ;
-  Depuis plusieurs années, ETA cible les représentants de l’autorité - policiers, magistrats - les politiques ou les journalistes ;
-  Lorsqu’elle frappe des « cibles » qui ne sont pas des individus, ETA privilégie des lieux symboliques : casernes, commissariats, bâtiments administratifs etc.
-  ETA revendique toujours ses attentats ;
-  ETA n’a jamais pratiqué le « ciblage multiple » (plusieurs cibles frappées simultanément ou dans un court laps de temps) dans son histoire :

2) CE QUI MILITE EN FAVEUR DE LA PISTE ISLAMIQUE

Quatre éléments semblent plutôt indiquer la piste de la « mouvance du Djihad » :

-  Le « Ciblage multiple » est une « marque de fabrique » des attentats islamistes, qu’ils soient le fait d’AL QAIDA ou d’une autre branche ou organisation de la « mouvance du Djihad ». Les précédents sont connus : attentats contre les ambassades américaines au Kénya et en Tanzanie le 7 août 1998, New York et Washington le 11 septembre 2001, Bali, Casablanca, Riyad, Istanbul, l’Irak : autant de lieux ou cette technique a été utilisée avec succès.
-  De même, l’attentat massacre est une technique appréciée des djihadistes ;
-  L’Espagne est une « cible légitime » pour la mouvance du Djihad : elle est étroitement alliée aux Etats-Unis, elle a soutenu la guerre en Irak et elle participe, avec les forces de la coalition, à la reconstruction de ce pays ;
-  Depuis 2001, plusieurs réseaux islamistes liés à la mouvance du DJIHAD ont été démantelés en Espagne, ce qui témoigne d’une forte implantation locale.

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