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Débat
Faut-il faire référence aux racines chrétiennes de l’Europe ?
Par Stephen Bunard (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
29/02/2004 • 00h00
Le projet de Constitution européenne connaît une ligne de fracture entre les partisans d’une référence nette aux racines chrétiennes dans son préambule (Espagne, Italie, Pologne...) et ceux qui sont attachés à la laïcité (France en tête). Hormis l’attachement de chaque pays à des valeurs nationales, la question sous-jacente est celle de la candidature de la Turquie à l’Union Européenne. Débat ouvert à l’échelle d’une Europe dont les pères fondateurs (Jean Monnet, Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi) étaient chrétiens.


-  POUR

John Coughlan, de la Commission des Episcopats de la Communauté Européenne (COMECE)

"Le christianisme est l’une des clés indispensables à une identité européenne ."

-  CONTRE

Etienne Pion, du mouvement Europe et Laïcité

"Les Eglises veulent créer dans l’UE ce que le Vatican est à l’ONU."

FAUT-IL FAIRE REFERENCE AUX RACINES CHRETIENNES DE L’EUROPE ?

-  POUR

"Pourquoi le préambule de la future Constitution européenne devrait-il faire référence aux racines chrétiennes de l’Europe ? Il convient de bien définir ce qui est en jeu.

Pluralisme

D’abord, il ne s’agit pas de faire de l’Union européenne un « club chrétien ». Le christianisme est une religion mondiale et pluraliste. Il serait contre (sa nature même) son propre esprit que cette ouverture ne se reproduise pas dans ses relations avec d’autres religions et tendances en Europe. Certains aimeraient sans doute profiter du débat pour donner l’impression de division et de conflit entre les cultures. Malheureusement, on abuse des religions de cette manière depuis des siècles, et il faut y résister.

On pourrait donc envisager une référence aux « héritages religieux, notamment le christianisme », soulignant ainsi que le christianisme est une tradition entre autres. On pourrait également rétablir le projet initial du préambule, qui faisait référence aux civilisations hellénique et romaine, ainsi que les courants philosophiques des Lumières, mais en ajoutant la mention des trois religions abrahamiennes : le judaïsme, le christianisme et l’islam.

Laïcité

Il ne s’agit pas non plus de mettre en cause le principe de la laïcité. Un texte constitutionnel laïc doit garantir la neutralité de l’État envers les diverses religions afin de respecter la liberté religieuse de tous. Mais cela ne veut pas dire qu’il doit nier la présence de la religion dans la société ou son rôle dans l’évolution de la civilisation européenne. Une référence ouverte et inclusive aux racines chrétiennes respecterait tout à fait la laïcité proprement dite.

Alors, à quoi servirait une telle référence ?

Inspiration

Elle reconnaîtrait un fait historique. L’objectif du préambule est d’identifier de quoi s’inspire la Constitution. La contribution du christianisme à la formation des valeurs et principes fondamentaux de l’Union - la centralité de la personne humaine, la solidarité, la subsidiarité et même la méthode communautaire - est indiscutable. Faire référence aux racines chrétiennes ne serait donc que nommer explicitement une source principale d’inspiration pour ce projet européen.

Identité

Elle permettrait aux citoyens de mieux s’identifier à la Constitution. La foi religieuse reste un des plus importants facteurs d’identification entre les peuples au-delà des frontières nationales. En construisant cette nouvelle Europe, le christianisme est une des clés indispensables à une identité européenne : c’est ce qui lie un gallois à un grec, une portugaise à une polonaise.

Rappelons aussi que dans l’Europe des 25, huit des nouveaux États membres ont connu, dans un passé récent, une expérience bien différente de la nôtre en Europe occidentale. Pendant le clivage de l’Europe par le Rideau de Fer, la foi chrétienne était pour beaucoup de citoyens dans les pays de l’Est, non seulement une source d’espoir et de confiance, mais aussi le seul lien concret avec le monde libre. Y faire référence dans la Constitution européenne serait pour eux un signe que le projet européen garantira leur liberté et leur dignité.

Cette question sera résolue par des négociations politiques lors d’un futur sommet européen. S’il n’en sort pas une référence aux racines chrétiennes, il ne faudra pas croire que la Constitution européenne n’est pas imprégnée par la pensée chrétienne. Mais une telle référence l’enrichirait et permettrait à un grand nombre d’européens de mieux se retrouver en elle."

-  CONTRE

"Parmi les nombreux problèmes que pose le projet de Constitution Européenne, établi par la « Convention » présidée par M. Giscard d’Estaing, il en est un qui met en cause la nature profonde de l’Union, c’est celui de la non séparation des affaires publiques européennes par rapport aux influences et dépendances vis à vis des Eglises et des clergés.

Déjà, dans la Déclaration des droits fondamentaux adoptés, figure explicitement la référence aux « héritages religieux » de l’Union, curieusement associée aux influences « humanistes » alléguées de façon très imprécise. Ce lien établi entre deux domaines, l’un juridique (le Droit, la Loi et les dispositions constitutionnelles) et le domaine de la foi, de la croyance et des dogmes, constitue un mélange totalement hétérogène, tout ce qui touche aux multiples formes possibles de spiritualités confessionnelles n’étant pas traduisible en termes juridiques et institutionnels .

A moins bien sûr de placer délibérément la sphère publique sous la domination institutionnalisée de principes dogmatiques et idéologiquement totalitaires, se traduisant par des pratiques politiques de soumission à l’égard des institutions confessionnelles. Si telle est la conception retenue pour l’organisation institutionnelle de l’Union européenne, il est bien évident que cette option correspond très exactement à ce qu’on appelle le cléricalisme, c’est à dire la prétention des clergés à influencer voire dominer le domaine public.

C’est ce que prévoit l’article 51 de la future (éventuelle) Constitution européenne, à propos du statut des Eglises :

Article 51, § 3 : "Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintien un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et ces organisations"

Ce que la COMECE (Commission des Episcopats de la Communauté européenne) traduit (en juin 2002) en projets révélateurs :
-  une procédure de consultation prélégislative
-  des sessions de travail régulières entre le Président de la Commission européenne et les représentants des Eglises sur les sujets pour lesquels celles-ci ont un intérêt dans les projets de lois.
-  Un bureau de liaison au sein même des services de la Commission en vue d’un « partenariat » institué avec la Commission.

Avec l’article 51, les Eglises exigent de créer dans l’union européenne une situation semblable à celle dont jouit indûment le Vatican au sein de l’ONU. Seule, la neutralité de la puissance publique européenne par rapport aux convictions et engagements spirituels est la garantie des libertés de pensée et de religion. Aucune Eglise ou groupe religieux ne peut prétendre imposer ses conceptions à l’ensemble de la société européenne, infiniment diverse.

C’est pourquoi de nombreuses personnes ainsi que des associations, tant laïques que catholiques et pluralistes, exigent que cet article 51 soit supprimé."

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