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Lisières d’Europe
Cigarettes, vodka et adhésif.
Par Guy-Pierre Chomette (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
25/03/2004 • 09h04
Lisières d’Europe témoigne de l’impact des nouvelles frontières de l’élargissement sur la vie quotidienne des populations frontalières.

(GIF) Au poste frontière de Terespol, on voit large. Un grand plan de la ville indique que l’axe routier qui la traverse file à l’ouest vers "Berlin - Paryz" et à l’est vers "Brest - Moskwa - Wladywostok". Toute l’Eurasie réduite à Terespol ? En tout cas, c’est bien par ici que passent la plupart des routiers au long cours, ceux qui relient Moscou, la Sibérie et l’Asie centrale à l’Europe de l’Ouest.

Indifférents à cette géopolitique des transports, des centaines de Biélorusses passent chaque jour devant le panneau, gonflés à bloc de cartouches de cigarettes et de bouteilles de vodka. Ils viennent de Brest, de l’autre côté du Bug, le fleuve frontière qui sépare Terespol la polonaise de Brest la biélorusse. Ici, on les surnomme les tchelnoki, littéralement "ceux qui font la navette". Un ou deux allers-retours par jour, parfois trois quand les affaires tournent bien.

Dès six heures du matin, un groupe d’une centaine de tchelnoki investit la place de la gare de Terespol. Chapka jusqu’aux oreilles, col bien relevé, une nouvelle journée commence, à passer debout en sautillant d’un pied sur l’autre pour ne pas s’ankyloser. Pas d’étalage, encore moins d’étiquette de prix. Chacun tient une bouteille de vodka dans une main, trois paquets de cigarettes dans l’autre. Surtout pas plus : il faut donner le change aux policiers polonais s’ils venaient à passer par là. Le reste de la marchandise passée en fraude est encore cachée au fond des sacs en plastique usés estampillés Hugo Boss, Colgate ou Nivéa.

À Brest, Anastasia a finalement bien voulu parler. Le va-et-vient des tchelnoki est un peu tabou, peu glorieux aux yeux des Biélorusses eux-mêmes. Rares sont ceux qui veulent bien évoquer cette petite contrebande à laquelle tout le monde a touché un jour ou l’autre pour joindre les deux bouts.

-  C’est un moyen de survivre, vous comprenez ? Mon mari était colonel, je suis professeur de français. Des situations honorables, mais qui n’ont plus rien signifié avec la fin de l’URSS en 1991. Nos économies ont fondu avec le rouble... C’est comme cela que l’on devient tchelnoki. Pour continuer à manger. Je l’ai fait quelques années, et puis j’ai arrêté. C’est un travail stressant, tellement fatigant...

Pour une bouteille achetée l’équivalent de 1,5 euro à Brest, un tchelnoki peut en tirer le double à Terespol, cinq kilomètres plus loin. Les quantités autorisées par la douane étant d’un litre de vodka et d’une cartouche de cigarettes par personne, c’est à qui saura en dissimuler le plus.

-  Il n’y a pas trente-six ruses, explique Anastasia. Il faut s’habiller de bouteilles et de cartouches de la tête au pied. Dans les bottes, les sous-vêtements... Il y a d’ailleurs un bruit très particulier associé à la vie des tchelnoki : celui du scotch. En partant de Brest, le train met quelques minutes avant d’arriver à la douane de Terespol. Dans le wagon, il faut entendre tout le monde se ligoter les cigarettes et la vodka à grands coups d’adhésif autour des jambes, du torse... Les douaniers fouillent les bagages, mais presque jamais à corps. Ils ne sont pas dupes bien sûr, mais restent compréhensifs pour la plupart. Ils savent que les tchelnoki n’ont bien souvent pas d’autre choix. On raconte qu’un jour, un gars avec une tête de freluquet cherchait à passer la douane avec une véritable carrure d’athlète tant il était scotché sur lui de vodka et de cigarettes. Alors que le douanier lui faisait remarquer que quelque chose ne tournait pas rond, sa femme est intervenue : " C’est parce que mon mari attend un enfant !" lui a-t-elle lancé. Le douanier a bien rigolé et a laissé tomber...

La corruption ? Anastasia affirme qu’elle ne concerne pas les petits tchelnoki.

-  C’est bien trop dangereux de tendre un billet. Les douaniers peuvent très mal le prendre et eux-mêmes ne prennent pas le risque de demander de l’argent à la vue de tous. Bien sûr que la corruption existe, mais croyez-moi, elle concerne les gros bonnets, ceux qui font des gros coups, et qui se mettent d’accord avec des douaniers plus gradés autour d’un verre, dans les bars, mais jamais à la douane précisément.

Le 1er juillet 2003, en vue de son adhésion à l’Union européenne, la Pologne doit introduire des visas pour les Biélorusses. Une mesure qui devrait freiner considérablement l’activité des tchelnoki.

-  Cela va devenir très dur, se désole Anastasia. Mais nous allons nous adapter, trouver d’autres moyens de profiter de la différence des prix entre la Pologne et nous. Car il faut bien survivre, non ?

Rédigé en octobre 2002 © Lisières d’Europe

Memo

"Lisières d’Europe" est un projet éditorial original, né de la rencontre d’un journaliste, Guy-Pierre Chomette, et d’un photographe, Frédéric Sautereau, qui témoignent de l’impact de l’élargissement et des nouvelles frontières sur la vie quotidienne des populations frontalières.

"Une nouvelle ligne de partage du continent se dessine. Même si elle n’est en rien comparable au Rideau de Fer, fracture douloureuse qui a opposé l’Ouest et l’Est de l’Europe pendant quarante ans, cette future limite orientale de l’Union européenne va notamment souligner la division de peuples répartis de part et d’autre et bouleverser des relations de voisinage progressivement rétablies depuis 1989."

En exclusivité on-line pour EUROPEPLUSNET, retrouvez chaque semaine des extraits choisis de leur carnet de route (7.000 kilomètres parcourus). Les auteurs ont obtenu en 2002, de la Mairie de Paris, le Label Paris Europe, qui récompense les projets européens des Parisiens. « Lisières d’Europe : de la mer Egée à la mer de Barents, voyage en frontière orientale », paraîtra aux éditions Autrement fin avril 2004.

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