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Lisières d’Europe
Mytilène : la bonne entente entre les peuples et un peu d’Ouzo
Par Guy-Pierre Chomette (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
22/04/2004 • 03h28
Lisières d’Europe témoigne de l’impact des nouvelles frontières de l’élargissement sur la vie quotidienne des populations frontalières.


-  Le carnet de route à Mytilène
-  Grèce : Lesbos, à quelques encablures des côtes turques
-  Le commentaire de la photo du reportage sur Lesbos
-  Mémo sur le projet "Lisières d’Europe"

Le carnet de route à Mytilène

(GIF) La salle de réunion ne dépasse pas 12 mètres carrés, vite insuffisants pour la quinzaine de personnes qui a fait le déplacement. On manque de chaises, et plusieurs personnes doivent rester debout, certaines sur le balcon. C’est la meilleure place, ce balcon, au troisième étage d’une maison qui donne sur le port de Mytilène, la plus grande ville de Lesbos. En bas, les terrasses des cafés sont pleines. La nuit est belle ; enfin un peu de fraîcheur. Au loin, à 15 kilomètres de l’île, les villages de la côte turque s’illuminent un à un... Mais tout le monde est installé : la réunion du "Mouvement des Citoyens pour la Coexistence et la Communication dans la Mer Egée" peut commencer.

C’est un joyeux bazar, cette réunion. "A la mode méditerranéenne", s’excuse Nelly Hadjidaki, l’une des fondatrices du mouvement. "Tous les mardis soirs, c’est la même chose, les débats entre nous sont passionnels. Nous avons tous le même enthousiasme, le même désir de faire bouger les choses. Et ça bouge ! Depuis un an, la volonté des peuples grec et turc d’en finir avec le climat de guerre est là. Bien. Mais maintenant, il faut passer à l’action. Il faut des réalisations concrètes. Sinon, cette volonté de paix risque de retomber. Notre action à nous, c’est le "Festival des Nations", une manifestation culturelle antiraciste pour rapprocher les peuples entre eux. Nous l’organisons chaque année, en été. Sauf l’année dernière : au dernier moment, nous l’avons annulée, et son budget a servi à collecter des vivres et du matériel que nous avons acheminé en Turquie à la suite du tremblement de terre".

Oh la ! Ça s’enflamme en bout de table... Le débat de ce soir porte sur l’angle à donner au festival de cette année. Faut-il à nouveau choisir l’amitié grèco-turque ? Fatos Lazari n’est pas de cet avis. Et pourtant, elle serait bien placée pour l’être : avec Uesut, elle forme la minorité turque de Mytilène. 35000 habitants, deux Turcs. La raison de leur présence à Lesbos ? L’amour, tout simplement : elle est mariée à un Grec depuis 12 ans, lui à une Grecque depuis 10 ans. Les deux seuls couples grèco-turcs de l’île.

"Les trois derniers festivals que nous avons organisés ont porté sur le rapprochement de Lesbos avec les côtes turques qui lui font face" explique Fatos. "Mais cette année, je crois qu’il y a plus urgent : le racisme envers les Albanais installés en Grèce depuis le début des années 90 devient intolérable. Sur Lesbos, nous avons une minorité albanaise, et nous devons la défendre. Le prochain festival va insister sur la culture albanaise. Et ça ne nous empêchera pas d’aborder aussi la construction de l’amitié entre les Turcs et les Grecs".

Comme chaque mardi, la réunion se poursuit au restaurant juste en bas, où l’ouzo, l’alcool local à base d’anis, coule à flot. Comme son cousin le pastis, l’ouzo finit toujours par délier les langues. Les plus silencieux des convives s’y mettent aussi. "Vous savez, nous aurons toujours à faire face à des comportements imbéciles", raconte l’un d’eux. "Depuis deux ans par exemple, la municipalité s’est enfin décidée à rénover les ruines des deux anciennes mosquées de Mytilène, qui remontent au début du 19ème siècle, pour en faire des centres culturels : musée, salle d’exposition, etc. Nous approuvons bien sûr, car ce sont les rares traces de la présence ottomane sur Lesbos. Mais il s’est encore trouvé des gens à Mytilène pour crier à la provocation !"

"Stop !", interrompt son voisin."Fini de parler des affaires qui fâchent ! Où est votre verre d’ouzo ? Il faut trinquer à nos amis turcs... Vous savez qu’ils ont une association sœur de la nôtre, de l’autre côté ? Et je crois bien que leur réunion se passe aussi tous les mardis soirs. Si ça se trouve, ils sont en train de lever leur verre de raki à la santé de leurs amis de Lesbos... alors, Geia Sou ! Serefe !"

Rédigé en juin 2000 © Lisières d’Europe

Grèce : Lesbos, à quelques encablures des côtes turques

(JPEG)
Frédéric Sautereau © Lisières d’Europe

Troisième île grecque par la taille, Lesbos est située dans le Nord-Est de la mer Egée. Elle est peuplée de 85 000 habitants, dont 35 000 à Mytilène, sa ville principale. Située à 15 kilomètres à peine des côtes turques, Lesbos est particulièrement sensible aux crises récurrentes qui secouent les relations gréco-turques. On la soupçonne de baigner dans des eaux qui renfermeraient d’importantes réserves de pétrole. Des eaux qui sont l’objet d’un litige permanent pour leur exploitation entre la Grèce et la Turquie.

Aux mains des Ottomans jusqu’en 1912, Lesbos n’a conservé que très peu de traces de ses cinq siècles d’occupation ottomane. A Mytilène, deux mosquées en ruine vont cependant être rénovées en centres culturels par la municipalité.

Les liens avec Ayvalik, la ville turque la plus proche de Lesbos, sont encore très ténus. Mais depuis deux ou trois ans, la détente gréco-turque n’en finit pas de rapprocher les côtes. Les touristes turcs se font nombreux à Mytilène, et des liens d’amitié se créent. Les relations commerciales, jusqu’alors inexistantes, apparaissent.

Un feu de paille ? Ce n’est pas la première fois que les deux pays connaissent un phase de réchauffement. Mais depuis les tremblements de terre d’Izmit et d’Athènes de 1999, Grecs et Turcs se découvrent solidaires. Cette fois-ci, la volonté de paix s’enracine.

Commentaire de la photo :

Ephi et Uesut sont l’un des deux couples mixtes de Lesbos. Elle est grecque, il est turc. Ils se sont mariés il y a une dizaine d’années. Leurs deux garçons, George et Alexander, ont 7 et 3 ans. "Si j’ai une fille, je l’appellerai Yasmin, car c’est le seul prénom que je connaisse qui existe dans les deux pays ", raconte Ephi.

Memo :

"Lisières d’Europe" est un projet éditorial original, né de la rencontre d’un journaliste, Guy-Pierre Chomette, et d’un photographe, Frédéric Sautereau, qui témoignent de l’impact de l’élargissement et des nouvelles frontières sur la vie quotidienne des populations frontalières.

"Une nouvelle ligne de partage du continent se dessine. Même si elle n’est en rien comparable au Rideau de Fer, fracture douloureuse qui a opposé l’Ouest et l’Est de l’Europe pendant quarante ans, cette future limite orientale de l’Union européenne va notamment souligner la division de peuples répartis de part et d’autre et bouleverser des relations de voisinage progressivement rétablies depuis 1989."

En exclusivité on-line pour EUROPEPLUSNET, retrouvez chaque semaine des extraits choisis de leur carnet de route (7.000 kilomètres parcourus). Les auteurs ont obtenu en 2002, de la Mairie de Paris, le Label Paris Europe, qui récompense les projets européens des Parisiens. « Lisières d’Europe : de la mer Egée à la mer de Barents, voyage en frontière orientale », paraîtra aux éditions Autrement fin avril 2004.

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