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Lisières d’Europe L’ambre du no man’s land
Par Guy-Pierre Chomette (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
29/04/2004 • 17h50
Légende du plan : séparée du reste du territoire russe par la Pologne et la Lituanie, l’enclave de Kaliningrad est le territoire le plus occidental de la Russie.
Comme chaque année, le village de Krynica Morska, au kilomètre 16 de la presqu’île, hiberne depuis la mi-octobre. L’été, tous ses campings, hôtels et chambres d’hôtes débordent de touristes venus investir la plage si longue qu’ils n’en voient jamais la fin. L’hiver, il ne reste que les pêcheurs et quelques irréductibles tenanciers. Sur le sable désert, seules les structures désossées des toboggans de plage, que le vent fait trembler, rappellent que les vacanciers reviendront dans quelques mois. En attendant, l’ambre continue à remonter du fond de la mer pour venir s’échouer sur la grève, surtout les jours de gros vent. Elle est rare, elle est chère, et quelques Polonais en ont fait leur métier à l’année, qui vont revendre à bon prix leurs pépites aux bijoutiers de Gdansk. Ils sont là dès l’aube, pour se donner le plus de chance face à la concurrence, et passent quelques heures à marcher au bord de l’eau, les yeux rivés sur le sable à l’affût de ces cailloux de résine fossilisée, vestiges des forêts de pins englouties il y a des dizaines de millions d’années par la montée des eaux de la Baltique. Certains n’hésitent pas à pousser plus loin leur quête, vers Piaski, au kilomètre 27, et même au-delà, jusqu’au kilomètre 31, ultime limite de leur recherche. Au beau milieu de la plage, un panneau STOP les dissuade de continuer : cinq cents mètres plus loin, la plage n’est plus polonaise, mais russe. L’enclave de Kaliningrad commence là, coupant la presqu’île de Wislana en son milieu par une frontière d’un kilomètre de long... C’est d’ailleurs sur ce coin de plage, de l’autre côté du no man’s land, que se situe le point le plus occidental de la Russie. Séparée du reste du territoire russe par la Pologne et la Lituanie, l’enclave de Kaliningrad - l’ancienne Königsberg allemande rebaptisée Kaliningrad par Staline en 1946 en l’honneur du président de l’URSS, Mikhail Kalinine, qui n’y mit jamais les pieds - fut annexée par Moscou à la fin de la guerre. A Yalta, le découpage des nouvelles frontières occidentales de l’URSS sépara par une ligne quasi droite la Pologne de Kaliningrad. Un tracé qui fut prolongé en mer jusqu’à la presqu’île de Wislana, partagée à parts égales entre Varsovie et Moscou. A Piaski, la route s’arrête. Cul-de-sac. Il n’y a pas de passage frontalier avec le reste de la péninsule, coupée en perpendiculaire d’une rive à l’autre. Un kilomètre de frontière à surveiller, pas trop dur pour les gardes-frontières. On les voit néanmoins sillonner la forêt en jeep ou grimper sur leur mirador, au kilomètre 29, pour observer les embarcations en mer. Et parfois marcher sur les dunes, apparemment indifférents aux chercheurs d’ambre. Au kilomètre 31, le grillage du no man’s land s’aventure un peu sur la plage, s’enfouit à demi dans le sable et disparaît trente mètres avant les vagues. La voie est libre, donc, mais si l’on en juge par les traces de pas, les marcheurs rebroussent chemin. Même pour un petit morceau d’ambre, pas question d’aller narguer les gardes-frontières russes que l’on aperçoit dans leur guérite, de l’autre côté, et sur la plage où ils descendent parfois pour se dégourdir les jambes. Mais sans nul doute, la tentation est forte pour les glaneurs de fossiles, obligés de renoncer à cinq cents mètres de plage vierge, éternellement battue par les vagues qui, de ce côté-là aussi du grillage, charrient leur ambre avec parcimonie. Rédigé en octobre 2002 © Lisières d’Europe Memo : "Lisières d’Europe" est un projet éditorial original, né de la rencontre d’un journaliste, Guy-Pierre Chomette, et d’un photographe, Frédéric Sautereau, qui témoignent de l’impact de l’élargissement et des nouvelles frontières sur la vie quotidienne des populations frontalières. "Une nouvelle ligne de partage du continent se dessine. Même si elle n’est en rien comparable au Rideau de Fer, fracture douloureuse qui a opposé l’Ouest et l’Est de l’Europe pendant quarante ans, cette future limite orientale de l’Union européenne va notamment souligner la division de peuples répartis de part et d’autre et bouleverser des relations de voisinage progressivement rétablies depuis 1989."
« Lisières d’Europe : de la mer Egée à la mer de Barents, voyage en frontière orientale », est paru aux éditions Autrement fin avril 2004.
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