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Euromed : une porte encore étroite sur le sud
Par Charles Bobe (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
29/04/2004 • 17h31
À l’heure de l’élargissement de l’Union Européenne principalement vers l’est, et tandis que la guerre en Irak et le conflit israélo-palestinien propagent l’inquiétude, certains pays arabes manifestent leur volonté de de se rapprocher de l’Union européenne (Libye) ou de renforcer les liens plus anciens (pays du Maghreb). Une double occasion pour faire le point sur le programme Euroméditerranée qui lie l’Europe et les pays du bassin méditerranéen, avant le sommet de Dublin (5 et 6 mai).

« Plein de formules pour la paix mais aucune réelle initiative politique . »

Bernard Ravenel est historien, spécialiste de l’Euroméditerranée, membre du comité de rédaction de la revue trimestrielle « Confluences Méditerranée » et co-fondateur du Forum des citoyens méditerranéens. Il a été représentant de la société civile lors du processus de Barcelone.

CB : Pourquoi Euromed ?

(JPEG)
Jellel Gasteli © DR marocain.biz

BR : Euromed, né de la conférence de Barcelone (ndlr : les 27 et 28 novembre 1995), c’est la rencontre des Quinze avec ce qu’on appelait les pays tiers méditerranéens (P.T.M.). C’est-à-dire, les pays arabes et Israël. Il s’agissait de rechercher les éléments, à la fois d’une stratégie économique et d’une stratégie de sécurité collective. En particulier, les Français et les Espagnols étaient très inquiets de l’aggravation de la situation en Algérie et au Maroc : la poussée islamiste et la poussée migratoire. L’Espagne et la France ont été les deux pays les plus en pointe de la Conférence Euromed. Et puis, après la guerre froide, on cherchait une forme de sécurité en Méditerranée qui ne soit plus soumise à la logique des blocs, ni à celle de la puissance dominante, celles des États-Unis. Il y avait là la volonté d’unir différents aspects : sécurité, économie, et société civile, droits de l’homme, culture...

Fait très intéressant, les États-Unis n’étaient pas invités. Cela attestait d’une autonomie européenne, du moins potentielle. Avec l’espoir que l’Europe allait se situer, de manière plus forte, sur la question du processus de paix au Proche-Orient, puisqu’elle l’insérait dans le projet Euromed. Cette stratégie pacifique était pour l’Europe et les pays concernés une condition de réussite du projet de développement. L’accord de Barcelone mentionne cependant que l’Europe n’interviendra pas directement dans ce processus de paix, parce que les Américains voulaient en garder absolument le monopole.

La situation s’est enlisée l’année suivante, en 1997, lors d’une rencontre à Malte, après l’assassinat d’Ithzak Rabin (ndlr : Premier ministre israélien, assassiné le 5 Novembre 1995 par un extrémiste juif opposé aux accords d’Oslo). Imaginez cette coïncidence terrible. La personne sur laquelle reposait la réussite du processus a été assassinée le même mois que la conférence de Barcelone ! Donc, en 1996, les pays arabes, lesquels ont assisté à cette conférence à Malte, se sont aperçus que la dynamique ne prenait pas, qu’Israël bloquait tout, que tout le monde se foutait des droits de l’homme. Au bout d’un an, le soufflé était retombé.

Le processus de Barcelone est-il un échec de votre point de vue ?

Moi, je le sens comme un échec. Euromed est devenu quelque chose de géré de manière très bureaucratique, avec une réunion tous les six mois des hauts fonctionnaires des gouvernements.Par contre, il y avait une volonté de faire en sorte que les populations sentent l’intérêt du sujet. Or, elles ne le sentent que si elles en bénéficient un peu : les droits de l’homme, un peu de liberté, un peu d’avantages économiques. Mais les droits de l’homme n’ont pas progressé et sur le plan économique, il était acquis au départ que l’application du libre-échange aux pays du sud de la Méditerranée allait créer une situation difficile sur le plan de l’emploi. Cela supposait, comme on disait à l’époque, une mise à niveau de leurs entreprises, dont une partie d’entre elles fermeraient. Finalement, les populations de ces pays ont senti le projet, comme étranger à elles-mêmes. C’est un drame de ce point de vue.

Au fond, que représentent les pays du bassin méditerranéen pour les Européens ?

La Méditerranée apparaît marginale par rapport aux problèmes de l’Europe, conçue comme un ensemble « euro-centré » sur sa partie centre Nord. Les pays d’Europe Centrale et du Nord ne s’intéressent pas à la Méditerranée. On a d’ailleurs eu l’impression qu’une sorte de compromis se faisait entre l’Allemagne et la France. La France serait mandatée par les autres pour s’occuper un peu de la Méditerranée, parce qu’elle y a une tradition, une histoire, une géographie. Et on laisserait à l’Allemagne le soin de s’occuper de l’Europe de l’Est.

En même temps, j’ai l’impression qu’une partie de l’establishment européen, avec ce qui se passe avec la politique américaine en Irak et en Israël, sent qu’il faut essayer de se trouver un minimum d’autonomie pour essayer de s’en sortir, d’apporter aux pays voisins une autre politique. Sinon on risque la catastrophe. Par exemple, le 26 avril, 52 diplomates anglais ont demandé à Tony Blair d’arrêter cette catastrophe (ndlr : les diplomates lui demandent d’influencer la politique américaine au Moyen-Orient ou en tout cas d’arrêter de la soutenir). Or, les diplomates anglais ont une grande expérience de la Méditerranée. Et je crois que cela fait partie d’une interrogation de l’Europe sur sa politique en Méditerranée. Est-ce qu’on attend la crise pour agir, ou est-ce qu’on anticipe un peu la crise ? Est-ce qu’on se donne les moyens, pour avoir une politique différente de celle des États-Unis ?

N’existe-t-il pas un conflit d’intérêt entre le programme Euromed de l’Europe et le projet du « Grand Moyen-Orient » des Etats-Unis ?

Absolument. C’est exactement leur réponse au projet Euromed. L’Europe voulait avoir des relations économiques privilégiées avec les pays méditerranéens, et s’assurer ainsi d’une certaine prédominance sur ces marchés pour les produits européens. Les Américains, eux, ont négocié avec les pays arabes des accords de libre-échange pour leur offrir les mêmes avantages que l’Europe.. C’est par exemple, le cas du « projet Eizenstat », du nom d’un sous-secrétaire d’État au commerce. Les États-Unis tentent, cela reste encore assez verbal, d’établir avec la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, une zone de libre-échange.Tous les coups sont permis entre les Américains et les Européens pour la maîtrise de ces marchés, des marchés essentiellement militaires, pétroliers, de haute technologie et le BTP.

L’Europe a un intérêt stratégique à avoir avec ces pays voisins une forme de stabilité, de paix. Parce que la guerre, c’est très mauvais pour les affaires. Cet intérêt n’est pas celui des Américains. Si la stabilité régnait en Méditerranée, les Américains n’auraient plus besoin d’être là. Par contre, s’il y a chaos, les Américains peuvent toujours justifier leur présence. C’est valable pour le problème israélo-palestinien, comme pour le reste. Donc je crois que la réflexion est à la fois sur le terrain économique et stratégique, dans le but de se différencier des États-Unis. C’est pour cela qu’il y a une bataille très intéressante qui peut se mener en Europe, qui relie les intérêts économiques et stratégiques et les valeurs (paix, démocratie et droits de l’homme). C’est une belle bataille, dans laquelle de gros intérêts sont en jeu.

Pour l’instant, comment résumer la politique méditerranéenne de l’Europe ?

Il n’y en a pas ! Il y a plein de formules pour la paix, mais aucune réelle initiative politique. Cela serait possible si l’Europe convoquait les pays arabes en faveur d’une paix avec Israël. Ils feraient un tabac, mais ils ne le font pas !

Mémo :

-  Le sommet de Dublin des 5 et 6 mai prochains réunira les 25 ministres des affaires étrangères de l’UE désormais élargie pour une tentative de relance d’Euromed.

-  Le Meda est l’outil financier destine à appuyer financièrement les réformes structurelles de l’économie, l’amélioration des secteurs de la santé et de l’éducation et les aides aux organisations non gouvernementales. Une somme de 3,4 milliards d’euros a été allouée en 1995. Or seulement 26% des masses financières prélevées pour le Meda ont été utilisées.

Lire aussi notre article :

Paru cette semaine dans la rubrique "L’Union en marche" : Comprendre Euromed ou le processus de Barcelone .

En savoir plus :

-  Le site de la revue trimestrielle « Confluences Méditerranée », animée par Bernard Ravenel. La revue a été créée en 1991 par une équipe d’universitaires, de diplomates et de journalistes passionnés des questions politiques et culturelles concernant les pays du bassin méditerranéen.

-  Tout savoir ou presque du processus de Barcelone, sur le portail de l’UE

-  La Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES) fournit un compte-rendu de toutes les conférences sur Euromed

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