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Bonne humeur
Chérie, j’ai vu rétrécir l’élargissement
Par Jean Hérevé (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
6/05/2004 • 22h47
Bon, j’ai déjà préparé le topo pour ses cours d’histoire de CM2, je lui dirai « Tu sais ma chérie, ton père, le 30 avril, y était ».

Et là, le silence. Le silence docte de la figure paternelle, avant de reprendre d’une voix douce, le bras autour de ses épaules, le regard perdu à l’horizon. « J’y étais ce fameux soir de l’élargissement. Ouais, au cœur du truc même, on a écumé Paris toute la nuit, c’était la fête partout Comme pour la chute du mur de Berlin, mais en dix fois plus fort émotionnellement. »

Est-ce un gros mensonge ? un peu quand même. Si, effectivement, j’y étais, j’ai quand même réussi à me donner l’illusion qu’il n’y avait pas eu complètement rien de rien ; mais, au global, ce n’était pas « la » grosse teuf que l’on espérait, que l’on attendait légitimement pour ce passage symbolique de la nuit du 30 avril au 1er mai. En une nuit, on est parti à 15, on est revenu à 25. C’est quelque chose quand même. J’avais déjà chauffé le scooter en prévision depuis une semaine, prêt à faire le tour des ambassades et des centres culturels des nouveaux venus, prêt à enfourcher l’Europe à Paris, humant déjà l’air des ports de pêche maltais, me baladant dans la campagne polonaise ou les cités médiévales baltes... Bon, la vérité, la voici.

Mars, tonic et vieille bouteille

vendredi 30 avril - 18h00 - C’est parti de la lubie d’un journaliste de la rédaction courant presque nu sur les plages oléronnaises : un pique-nique sur le Champ de Mars le soir du 30 avril avant d’aller fêter l’élargissement (sic). Juste se retrouver entre nous et inviter quand même ceux qui viennent régulièrement à nos soirées et lisent notre magazine. Qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige. Nous y serions. Et nous y fûmes. Certes, peu nombreux. Comme prévu. A cause du temps. Mauvais, le temps. Et heureusement ! France Inter le matin, prêt à en parler sur les ondes, envoie un mail au rédac chef, qui, surpris, explique qu’il n’y a rien là d’organisé qui mérite qu’on en parle. En fin de journée, le cabinet de la ministre (intrigué par le pique-nique hors circuit officiel) l’appelle et lui apprend qu’une... dépêche AFP en parle dès 8h09 potron-minet... Bigre. Il en encore tout hébété et nous a raconté s’être précipité en taxi, non sans avoir auparavant plongé dans son frigo pour en sortir à la hâte un jus de raisin fraîchement entamé, des Tartare épars et des tranches de dinde sous vide vaguement périmées.

(JPEG)
EPN © DR 2004

Reste que si notre journaliste avait eu l’idée deux mois plus tôt et avec les auspices de Miss Météo, ça aurait eu de la gueule ! Une opération populaire pour célébrer l’Europe plutôt que savoir les élites festoyer en Irlande le lendemain. L’Europe des peuples est pour demain. Enfin, face au monument de la Paix sur de la pelouse dédiée à Mars (Claudie avait donc une autre bonne raison de s’intéresser à nous) et à l’ombre de l’utopie du père Eiffel, on symbolisait, à pas beaucoup, cette envie de se retrouver ensemble entre humains, célébrant un jour unique de l’histoire. Finalement, l’anecdote est belle. On lance cela comme ça, sur la liste de diffusion. C’est informel, ouvert et inorganisé. Et, à pas beaucoup question timing, on se retrouvait presque sous les caméras de nos confrères de France 3, finalement croisés plus tard dans la soirée.

Mauvais goût au rendez-vous de l’histoire

21h00 - Une Nuit de l’Élargissement qui affiche à la devanture d’un club gay : « Bienvenue aux nouveaux membres » et enfile (sic) les métaphores douteuses ? Bienvenue au Banana Café, là c’était Pasqua et les drag queens des souverainistes dans la cave enfumée et odorante où se mélangeaient différentes aisselles et discours aux relens arrière-gardistes. A peine le temps de prendre une vodka servie par un mignon déguisé en soldat cosaque. Sûrement la marque d’un gaullisme qui va jusqu’à l’Oural ? Bon, c’est terrible, mais heureusement qu’il y a les souverainistes pour tenter de nous faire sourire. Car pour les pro-européens, dans la famille pétard mouillé et occasion ratée, c’est quand même dur de faire mieux. Rien, que t’chi, pas la moindre lumière où se retrouver dans cette nuit pluvieuse d’une fin d’avril parisienne. Ah, oui, bien entendu, question lâcher de ballons et déclaration protocolaire rien à dire. Chacun a mis sa larme et sa cravate. Mais pour les gens, les vrais gens, assommés par les craintes et les peurs véhiculées par les discours des uns et des autres, question réconfort c’était zéro la tête à Nono.

Embrassades, rires et larmes avec les Chypriotes

23h00 - Mais bon, je repense trois secondes à ma pomme et à celles de mes acolytes. Qu’est-ce que nous étions heureux et bien dans le restau chypriote de cette avenue Parmentier, sous le soleil de Nicosie... Echanger ma place cette nuit-là au milieu de ces sourires, de ces danses, de cette guitare et de la voix de cette jolie rousse ? Pas pour toutes les stock-options du monde mon bon monsieur, oh que non. Et puis là, question timing, c’était plutôt parfait. Arrivée à minuit moins 2 sous le champagne et les rires. On avait un peu le sentiment fiévreux du Nouvel An, quand on se souhaite la bonne année, toute bises dehors, et qu’on sent que quelque chose vient réellement de changer. Après quelques heures, quelques éclats de rires, quelques regards émus de se (re)trouver, tous liés d’un destin désormais commun, et surtout après quelques liqueurs chypriotes, départ à 5 heures et des brouettes sous les embrassades et les chansons. La traversée de Paris version élargissement sous la pluie, la tête pleine de souvenir et l’after sous des accents polonais (une amie) parce que, dans ces moments là, on voudrait que jamais cela ne s’arrête. Ce soir là, l’ambassade de l’Europe avait établi ses quartiers avenue Parmentier.

C’est une belle journée, je vais me coucher...

Samedi 1er mai - 15h00. Même plus la force de me lever avec ce mal de crâne. Un œil sur le programme officiel. Cruel dilemme : que faire ? Ecouter un concert de musique contemporaine lettone ? Voir les caméras braquées sur la super trouvaille symbolique pour un tel événement : notre ministre chargée de l’Europe envoyer 10 cartes postales aux futurs membres avec un timbre follement original conçu pour l’occasion ? Aller récupérer une affiche ou un briquet pour contribuer à échafauder ma conscience de citoyen européen ? Compter le nombre de bannières étoilées orner étrangement les façades publiques et les bus ? Non, vraiment, devant un tel embarras du choix... je suis resté couché. Foutu 1er mai. Pas de quoi pavoiser.

En savoir plus :

Les dépêches AFP sur le fameux « piknik ».

Extrait de la dépêche AFP du 1er mai et déclaration de Michel Barnier : « Le ministre a déploré la manière "un peu trop protocolaire" avec laquelle a été marqué l’élargissement en France, où aucune manifestation nocturne n’a eu lieu. "Je reconnais que nous avons voulu marquer cet événement sans doute de manière un peu trop officielle, protocolaire", a commenté le ministre face aux images de fête dans les nouveaux pays de l’UE.

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