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Lisières d’Europe La nuit blanche de Guyla sur la frontière verte
Par Guy-Pierre Chomette (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
6/05/2004 • 00h00
Lisières d’Europe témoigne de l’impact des nouvelles frontières de l’élargissement sur la vie quotidienne des populations frontalières.
La Hongrie et l’Ukraine ont rendez-vous sur 159 kilomètres, en terrain plat. Une frontière sous haute surveillance : depuis le milieu des années 1990, l’une des principales routes d’immigration clandestine à destination de l’Europe occidentale passe par l’Ukraine et la Hongrie. Sous la pression de Bruxelles, celle-ci durcit considérablement son dispositif de surveillance : demain, lorsqu’elle aura rejoint l’Union européenne, l’espace Schengen s’étendra jusque-là, jusqu’à ces marécages que Gyula s’apprête à arpenter à la lueur des étoiles. Gyula travaille sur la " frontière verte ", comme on l’appelle dans le jargon des gardes-frontières, c’est-à-dire sur la ligne de démarcation qui serpente en pleine nature entre deux postes-frontières. Trois nuits par semaine, il se charge d’une portion de trois kilomètres, en binôme ou avec un chien dressé pour la circonstance. La moindre lumière est proscrite. Pas même une cigarette, dont la lueur se voit de très loin. 00 h 15. Le garde a parcouru plusieurs fois la digue de protection de la Batas, un cours d’eau qui peut brusquement sortir de son lit lorsque la Tysa, plus en aval, est en crue. À cet endroit, la Batas marque la frontière. Sa digue fait un excellent chemin de ronde pour Gyula. Brusquement, il s’arrête de marcher et chuchote. - Écoutez, vous entendez les grenouilles ? Il faut toujours écouter les grenouilles. Quand elles s’arrêtent de chanter soudainement, c’est un signe : il se passe quelque chose. Le plus souvent, c’est un animal qui passe. Un chien par exemple. Sinon, c’est un homme. Et si ce n’est pas un villageois du coin complètement saoul qui cherche son chemin, c’est un clandestin. Alors, c’est à moi d’intervenir. Mais les grenouilles ne suffisent pas. L’arme principale de Gyula sont ses jumelles à vision nocturne. Il y voit tout en vert, mais suffisamment clairement pour détecter le moindre mouvement à plusieurs centaines de mètres. En quatre ans de métier, elles l’ont aidé trois fois à intercepter des hommes qui tentaient d’entrer illégalement en Hongrie. - Deux fois, plus précisément. Car pour l’un d’entre eux, j’ai échoué. C’était en plein hiver, et j’avais repéré un homme courant dans les bois. Lorsqu’il m’a entendu arriver, il a fait demi-tour et a couru droit vers l’Ukraine à travers les marécages. J’ai crié pour qu’il s’arrête, j’avais peur qu’il se noie dans l’eau glaciale... Lorsque je l’ai vu ressortir du marais, il s’est effondré dans la neige et n’a plus bougé. Mais il avait repassé la frontière et je ne pouvais plus rien faire. Nous ne connaissons jamais les fréquences radio qu’utilisent les gardes-frontières ukrainiens... Je le pensais mort, mais j’ai vu, dans mes jumelles, l’homme se relever et disparaître. Je n’aime pas cette histoire. Il aurait pu mourir à quelques mètres de moi sans que je ne puisse rien faire... 03 h 30. L’aube, déjà, découpe doucement la silhouette des arbres plantés sur l’horizon, là-bas en Ukraine. Gyula sait alors qu’il n’arrêtera personne cette nuit : les passages clandestins ont presque toujours lieu en pleine nuit noire. Et, de plus, le nombre des arrestations a énormément diminué cette année. Sur les 40 kilomètres de frontière dont l’unité de Gyula a la charge, 260 clandestins ont été arrêtés en 1999, 600 en 2000, 560 en 2001 et seulement 40 depuis le début de l’année. Finis les gros coups de filets, comme ces 87 hommes et femmes arrêtés en une seule fois par des collègues de Gyula il y a deux ans. La filière hongroise semble se tarir depuis qu’une centaine de passeurs ont été emprisonnés l’année dernière, à la suite d’une longue filature. D’après les autorités locales, c’est plus au nord, vers la Slovaquie et la Pologne, que les clandestins sont désormais orientés par l’organisation tentaculaire des passeurs, dont les racines se trouvent loin en Asie, au Moyen-Orient ou en Afrique. - Les frontières sont comme des thermomètres, dit Gyula. Elles réagissent aux crises du monde. En 2001, les deux tiers des gens que nous avons interceptés étaient afghans. Cette année, il y a beaucoup d’Irakiens. Nous allons sûrement voir beaucoup de Pakistanais et d’Indiens du Cachemire dans quelques temps. 04 h 30. La lumière est encore faible mais Gyula peut désormais inspecter les berges avec attention. Il cherche des traces, des endroits où les buissons et les fougères seraient courbés par le passage d’un homme qu’il n’aurait pas repéré. En vain. La nuit a été calme. Gyula s’assoit sur la digue, d’où il peut voir une bonne partie de sa zone. Dans trois heures, deux autres gardes-frontières viendront prendre la relève. Rédigé en mai 2002 © Lisières d’Europe Memo "Lisières d’Europe" est un projet éditorial original, né de la rencontre d’un journaliste, Guy-Pierre Chomette, et d’un photographe, Frédéric Sautereau, qui témoignent de l’impact de l’élargissement et des nouvelles frontières sur la vie quotidienne des populations frontalières. "Une nouvelle ligne de partage du continent se dessine. Même si elle n’est en rien comparable au Rideau de Fer, fracture douloureuse qui a opposé l’Ouest et l’Est de l’Europe pendant quarante ans, cette future limite orientale de l’Union européenne va notamment souligner la division de peuples répartis de part et d’autre et bouleverser des relations de voisinage progressivement rétablies depuis 1989." En exclusivité on-line pour EUROPEPLUSNET, retrouvez chaque semaine des extraits choisis de leur carnet de route (7.000 kilomètres parcourus). Les auteurs ont obtenu en 2002, de la Mairie de Paris, le Label Paris Europe, qui récompense les projets européens des Parisiens. « Lisières d’Europe : de la mer Egée à la mer de Barents, voyage en frontière orientale », est paru aux éditions Autrement fin avril 2004.
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