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Français-Allemands : que reste-t-il de nos désamours ?
Par Stephen Bunard (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
3/06/2004 • 23h58
Les alliés vont commémorer les 60 ans du Débarquement le 6 juin. En la présence, fait historique, du chancelier allemand, Gerhard Schröder. La relation entre les Français et les Allemands, au cœur de deux conflits mondiaux, laisse une empreinte profonde mais, dans le même temps, nos deux nations semblent unies par des liens singuliers, aussi bien politiques, économiques, que culturels. Comment cette union dans l’Union est-elle vue par celles et ceux qui vivent au quotidien la relation franco-allemande ? Français-Allemands : cousins germains ou frères ennemis ?


-  Rencontre avec Andreas Rittau, sociologue.
-  Entretiens et témoignages sur différents aspects du « couple franco-allemand » : OFAJ, Fondation Friedrich-Ebert, Benoît Chervalier.
-  En route vers la "Françallemagne" ?
-  Travailler avec les Allemands.

-  Rencontre avec Andreas Rittau, philosophe et sociologue. Il enseigne la civilisation et la communication interculturelle franco-allemandes à l’université de Paris XIII et collabore à la revue électronique franco-allemande Le Forum. Auteur de « Interaction France-Allemagne », aux éditions L’Harmattan (2003) , une approche anthropologique de la vie quotidienne dans les deux pays.

« Les symboles franco-allemands sont à inventer. »

SB : Que vous inspire la relation franco-allemande à la veille de l’anniversaire du Débarquement ?

AR : L’Allemagne est toujours perçue à travers le prisme de la guerre. Ce n’est pas anodin de se poser la question du couple franco-allemand lors de l’anniversaire du Débarquement et de voir comment les médias relèvent la symbolique de la venue historique du chancelier Schröder en France. La notion de ‘couple franco-allemand’ est par ailleurs typiquement franco-française. En Allemagne, on parle plutôt de ‘relation’ ou de ‘moteur’. Cela renvoie au fait qu’en France, on considère, depuis le

(GIF)
Germania et Marianne dansent, par Tomi Ungerer © Diogenes Verlag AG Zürich diogenes.ch

Moyen-Âge, la nation comme une personne. Ainsi, Marianne appartient à la vie quotidienne des Français, dans les mairies, certains établissements publics, et elle est médiatisée, je fais allusion au choix de personnalités pour l’incarner. Outre-Rhin, Germania a eu une très courte existence et se trouve reliée à la guerre franco-prusienne de 1870, et elle confine au secret pour la totalité des Allemands. Derrière le ‘couple’, il y a aussi l’affectif et son corollaire, la dispute, le divorce et la référence qui fait forcément ressurgir les stéréotypes du passé, ce qui n’exprime pas au mieux la relation entre les deux pays. D’ailleurs le ‘couple’ s’est en partie banalisé par l’image du duo ‘Mitterrand-Kohl’, main dans la main, sur le champ de Verdun (ndlr, en 1984).

Mais comment pourrait s’envisager autrement que par des traits forts la relation entre les deux pays ?

La relation entre les deux pays est systématiquement résumée à des actes symboliques au niveau politique : Traité de l’Elysée, Bundestag et Assemblée Nationale réunis à Versailles... alors que les sociétés civiles, les citoyens dans leur vie quotidienne, se sentent si peu concernés. On parle toujours d’un esprit de ‘réconciliation’, mais pour les jeunes générations, elle est faite. Je déplore le manque total d’interpénétration des deux sociétés sur la vie quotidienne. L’objet de mes travaux est de montrer que la sensibilité sur les petits faits de la vie quotidienne est révélatrice des clivages ethnosociologiques. Autrement dit, les paysages, les repas, l’aménagement intérieur, dans leurs conceptions fondamentalement différentes, font émerger des représentations des deux côtés et renseignent sur la relation franco-allemande. On peut citer la particularité des lits allemands, la façon de se tenir à table, le rapport à l’apéritif, les règles de savoir-vivre, comme tremper ou ne pas tremper sa tartine dans le café du matin... J’observe aussi les parutions d’ouvrages dans les deux pays. En France, et cela se passe chez de grands éditeurs, voici les titres à gros tirages qui nous parlent des deux pays : ‘Le démon est-il allemand ?’, ‘La prochaine guerre avec l’Allemagne.’, ‘Pour en finir avec l’Allemagne.’ Les Allemands sont davantage portés à la sympathie, voire à l’empathie : ‘Du bonheur d’être Français.’... et l’ironie, quand il y en a, est bienveillante. En fait, les Allemands sont francophiles et s’intéressent à la France, l’inverse n’est pas vrai. Treize millions d’Allemands viennent chaque année visiter la France, un million seulement de Français rendent la courtoisie.

Qu’est-ce qui symboliserait au mieux selon vous le rapprochement, la proximité franco-allemande ?

Quant on parle de France et d’Allemagne, on parle des symboles respectifs des pays : la porte de Brandebourg, le mur de Berlin, les drapeaux nationaux, Ce sont des signes de reconnaissance officiels et historiques, mais quels sont les symboles valables pour les deux pays à la fois ? Les symboles franco-allemands sont à inventer. J’ai improvisé des symboles biculturels, à travers des bâtiments ou des événements, pour illustrer les rapprochements en cours entre les deux pays. Des symboles actuels et implicites qui peuvent avoir un effet inconscient dans la vie quotidienne (nom de rue) où être en voie de symbolisation (la coupole du Reichstag), tout en considérant le point de vue franco-allemand, sans reprendre les symboles classiques, reconnus des dictionnaires (les drapeaux, l’aigle et le coq). Dans le générique du magazine Thema, sur la chaîne franco-allemande ARTE, un être humain dont le corps-tronc, les bras et les mains représentent un arbre de la connaissance où s’accrochent banderoles multicolores, symboles des nombreuses activités. Le pont de Kehl est un autre symbole actif de l’Europe. Aujourd’hui, il n’est plus coupure mais lien témoin d’une activité journalière intense entre les deux villes de Strasbourg et de Kehl, important lieu de passage moderne libéré de toute douane dans l’espace Schengen. Cet immense pont ressort sur la photo comme un symbole des échanges de la vie courante. Je pense aussi à la coupole du Reichstag (1999) et la Pyramide du Louvre (1989), qui possèdent toutes deux une architecture moderne, amplifiant les lignes spirales, l’association de verre et de métal qui rend interchangeable le dedans et le dehors. Pour le public, la coupole est déjà un objet de culte, ce que la Pyramide est au Louvre. Enfin, Claudia Schiffer est Germania pour la couverture de L’Express du 4 novembre 1999. Originaire de Düsseldorf, ville natale de Heinrich Heine, elle vit actuellement à Paris. Marianne est représentée par Laetitia Casta, transformée en ‘Europe’, sur la couverture du Spiegel du 29 mai 2000. C’est une constitution amusante du rapprochement avec une réappropriation moderne de l’histoire.

-  Entretiens et témoignages :

Eva Sabine Kuntz est secrétaire général adjointe de l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ)

« Nous nous efforçons de combattre chez les jeunes les clichés entre les deux pays. »

« Depuis 1963, l’OFAJ se fonde sur les échanges entre jeunes Français et jeunes Allemands et mettent la réconciliation au centre de notre travail. A la question de ce qui reste des années de guerre, ils ne peuvent pas répondre, ce qui est pour nous, dans une certaine mesure, un succès. Mais naturellement, 150 jeunes des villes jumelées de Caen et Würzburg, vont participer aux commémorations du Débarquement pour souligner aussi le rôle majeur du couple franco-allemand dans la construction européenne et son engagement pour la paix. Ces jeunes de 16-25 ans vont discuter avec des vétérans allemands et français. A travers nos actions, nous nous efforçons de combattre chez les jeunes les clichés entre les deux pays, et de montrer par exemple que l’Allemagne est à la mode, qu’elle bouge, ce qu’illustre très bien la ville de Berlin. Nous ouvrons aussi les jeunes vers les pays de l’Europe centrale et orientale. Depuis 1975, 5% du budget est consacré aux actions franco-allemandes avec un pays tiers. Enfin, l’interculturalité se développe grâce à des initiatives comme la conception d’une bande dessinée franco-allemande ou la publication des plus belles histoires binationales depuis fin 2003. Celles, émouvantes, de jeunes filles au pair comme de vieilles dames, ou des témoignages d’amoureux... ».

Dr Winfried Veit. Cet économiste et docteur en sciences politiques de l’Université de Berlin, dirige le bureau de Paris de la Friedrich-Ebert-Stiftung-Paris (fondation), une institution culturelle privée, reconnue d’utilité publique, qui défend les idées et les valeurs de la sociale-démocratie.

« Une expérience de la coopération, indispensable à l’Europe. »

« Le couple franco-allemand est naturellement au cœur de la construction européenne, et il incarne l’ouverture. D’abord, on a d’un côté les Français, qui ont un peu de mal à accepter l’idée de l’Elargissement de l’Europe, car ils le voient plutôt comme relevant de l’intérêt de l’Allemagne. D’un autre côté, les Allemands négligent davantage la Méditerranée et les questions du terrorisme, de l’immigration, le conflit au Moyen-Orient... Cette position permet à chacun d’alimenter l’information et la culture de l’autre sur ses voisins respectifs. Un autre point, c’est que l’Union est difficile à gérer avec les institutions qu’on lui connaît et même avec celles que le projet de Constitution prévoit. État fédéral ou fédération d’États-nations, ce n’est pas clair. Le noyau dur indispensable pour montrer la voie européenne est le couple franco-allemand, qui a l’expérience de la coopération, qui a montré qu’il avait renoncé à beaucoup d’aspects de souveraineté nationale et qui pratique les échanges de fonctionnaires. Je vois quand même deux difficultés dans la relation franco-allemande. D’abord, la connaissance des langues pose problème. De moins en moins de gens apprennent l’allemand en France ou le français en Allemagne. Par ailleurs, ceux qui existent sont très bons, mais peu de spécialistes existent, ayant la connaissance de la culture politique des deux pays. Or, tout nous sépare, mais c’est notre force dans l’Union. »

Benoît Chervalier travaille au Ministère de l’économie, des finances et de l’industrie. Haut fonctionnaire, germaniste, il voyage beaucoup entre la France et l’Allemagne.

« L’entente franco-allemande n’est jamais innée. »

« Je pense que Français et Allemands ne partagent pas les référents culturels et religieux et notre manière de penser et d’appréhender les sujets, quels qu’ils soient, diffère. Nos fondements sont plutôt sources de malentendus, tandis qu’une base culturelle nous rapproche spontanément des latins et une identique vision en politique stratégique nous rapproche des Anglais. L’entente franco-allemande n’est jamais innée. Elle est le fruit du compromis. C’est pourquoi il est mal venu de parler de volonté d’hégémonie culturelle ou politique de la relation franco-allemande. Car l’élaboration de positions communes est elle-même rendue possible par le dépassement de la notion de souveraineté sur bon nombre de sujets. A ce titre, la question peut se poser de partager certaines parcelles de pouvoir pour les deux pays : l’armée, le financier, la recherche... L’idée semble à certains séduisante. La question est : ‘jusqu’où cela est-il possible ?’ Peut-on envisager un siège commun dans des organisations comme la Banque Mondiale ou le FMI (ndlr, Fonds Monétaire International) ? En tout cas, les Français et les Allemands ont bien changé depuis les années soixante, on peut dire que les Français se sont germanisés et les Allemands se sont latinisés. Les premiers ont acquis plus de rigueur, de professionnalisme et un vrai sens des responsabilités, tandis que les seconds se sont décoincés, en parlant familièrement, avec une approche plus flexible des problèmes, tant et si bien que les modèles se rapprochent. A présent, ce qui a été réussi à deux doit réussir à plusieurs, avec d’autres pays, l’objectif n’étant pas pour la France et l’Allemagne d’arriver à un partage de l’Europe, mais à une mutualisation, une communautarisation des approches : nos deux pays ont beaucoup à apprendre de la façon dont l’autre gère ses relations politiques, économiques et culturelles avec les pays qui lui sont voisins. C’est aussi une façon pour eux de renouveler leur capacité d’attraction, notamment vis-à-vis des nouveaux pays entrants. »

-  En route vers la "Françallemagne" ?

1+1 = ... 1. Dès lors qu’il s’agit d’aspects politiques, Français et Allemands ne constituent plus un "couple" et donnent sur certains exemples l’image d’une union, voire d’une fusion. Au-delà de l’utopie, c’est surtout le message que l’axe franco-allemand n’est pas ringard et plus que jamais incontournable, qui est transmis aux autres pays de l’Union, notamment aux nouveaux venus. La "Françallemagne" en quelques repères :

- L’OFAJ, organisation franco-allemande pour la jeunesse et les échanges entre hauts fonctionnaires etc etc

- "l’union franco-allemande", c’est l’expression prêtée, fin 2003, à Dominique de Villepin, alors ministre des affaires étrangères, signifiant la force de cette coopération bilatérale dans une construction européenne empêtrée.

- Conseil des ministres franco-allemands, Schröder et Chirac se rencontrent régulièrement avec leurs ministres depuis une décision commune de janvier 2003, à l’occasion des 40 ans du Traité de l’Elysée.

- Mon "ami Jacques" par ci, mon "ami Gerhard" par là, cette sympathie manifestée médiatiquement semble sincère.

- Chirac parle pour Schröder au sommet européen de Bruxelles en octobre 2003, le chancelier allemand étant retenu en Allemagne pour un vote important au Bundestag sur le programme social de son gouvernement. Une seule voix, une seule voie ?

- Des soldats français et allemands portent les armes dans une même brigade au Bade-Würtemberg.

- La création récente du premier "Eurodistrict" à Strasbourg et Kehl.

-  A lire dans EuropePlusNet (article du 25 mars 2004) : Travailler avec les Allemands

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