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Soirée européenne
Soirée-débat : SPÉCIAL CONSTITUTION EUROPÉENNE, mardi 3 mai


Matin hongrois
14/05/2004 • 04h34
Du 1er janvier au 14 mars 2004, le Ministère délégué aux Affaires européennes et le Parlement Européen des Jeunes-France avaient lancé le Grand Concours de Littérature “Raconte ton Europe” auprès des jeunes de 14 à 25 ans. L’objectif était multiple : faire rêver, laisser parler le talent littéraire des jeunes et dans le même temps, les mobiliser et leur donner l’envie d’imaginer “ leur ” Europe. EuropePlusNet publie les lauréats.

Lauréat de la catégorie "individuels" : Benoît-Joseph Courvoisier, 17 ans, Saint-Malo

Assis dos au mur, il fixe intensément le point d’un horizon vague qu’il est le seul à voir.

Le grand âge ne lui a pas apporté la sagesse dont il avait attendu qu’elle lui effaçât ses nostalgies, ses remords et son insondable mélancolie. Ses yeux sont deux puits, deux trouées lumineuses dont le bleu s’est tout au plus atténué, à peine... Il ne sait plus trop à quoi il ressemble, perdu dans ses images, il s’est arrêté à mi-chemin. Le jeune homme qu’il était, sent maintenant peser sur lui le poids des lassitudes et d’une barbe, qui, comme une plante sauvage s’étend, indomptable, et court sur son torse.

Il n’existe plus de miroir.

Encore enfant lorsqu’il a vu tomber le mur, il se souvient ... A cette époque, les rêves d’Europe étaient encore loin. Mais déjà, semblait poindre de cet Est qu’il avait tant chéri, des rumeurs d’immensités qui se pressaient aux frontières.

L’ombre reculait, le froid gris pénétrait et dévoilait son traumatisme, comme une meurtrissure, qui à l’air, séchait sans se refermer.

. . . . . . . . . . . . . . .

Le car parcourait l’Europe comme un trait de feu, pour la deuxième fois, il faisait le trajet en sens inverse. Il devait avoir dix-sept ans, tout au plus ; à cette époque, les portes de l’Europe n’étaient pas encore grandes ouvertes.

Il se souvient des affres de ce matin hongrois, à la frontière bloqué :

Des larmes coulent encore sur les vitres... Grise de tous ses désespoirs, la neige étendue est tachée d’un éclat rouge du disque qui saigne entre les nuées. Entre deux piments rouges peints, une inscription en toutes lettres : "PAPRIKA..." le reste, illisible sur la tôle de la baraque, sous le levant, au loin...

Le matin, cruel et distant se languit d’un froid qui tétanise.

La nuit blanche mutile mon esprit et abolit le temps qui n’existe plus que dans le dernier souffle capturé, échangé avec toi.

L’absurde est invité, ton incompréhensible absence.

La frontière existe, je l’ai vue !

Sa froideur m’inquiète, le car ne s’arrêtera pas pour si peu...

Les fantômes réels sont autour de moi, il ne reste plus qu’un pâle souvenir de ma conscience. Tes échos me frôlent, seule ta réalité me manque, et ton être clair. La réalité n’est plus objective sans toi. J’ai senti les barrières implacables du temps et des distances avalées comme par un train fou et qui ne pourrait s’arrêter.

Mais un instant je reviens à ma carcasse endolorie, car tu es tellement irréelle, déjà.

. . . . . . . . . . . . . .

Ca y est, le car vient de passer la frontière ; de Timisoara (Roumanie) à Zalaegerszeg (Hongrie), en passant par Szeged (Hongrie), il pénètre enfin en Autriche, puis en Allemagne où plus aucun interminable contrôle frontalier ne le stoppera avant qu’il n’ait atteint Paris. Mais il s’en fiche, au fond du car, il voudrait bien mourir, les kilomètres déchirent ses entrailles, il traverse l’Europe de son désespoir.

Lorsqu’il l’a eue au téléphone, à la frontière roumaine, sa voix était tellement distante, métallique qu’il a pleuré toutes les larmes de son corps à l’idée que pour lui, elle s’était figée là-bas, en un dernier mouvement d’adieu. Les chauffeurs l’avaient pressé de monter : "Haide, haide !", les portes s’étaient fermées et il a vu la silhouette disparaître.

"Noi unim Europa"

Pendant tout le trajet, courbé comme sous l’effet d’un coup de poing, il a vomi toute son âme avant de s’affaler sans plus se préoccuper de la vie, qui, autour de lui s’était si brusquement arrêtée. Ainsi, la réalité n’était pas partout la même, et le souffle qui habitait plaines et montagnes, villes et hameaux révélait en lui quelque sens, ou bien s’effaçait dans le flou cotonneux nommé réalité qui échappait à sa perception. Il se souvient des crépuscules bucarestois sous lesquels il fixait les contours éclairés d’une ville mal définie, organique de la vie qu’elle portait en son sein...

Cet épisode de sa jeune vie avec Ileana lui avait fait prendre conscience que sa réalité était dans la distance, dans l’ailleurs ; courant des trajets infinis, ils lui permettaient de s’enfuir de lui, et en lui, de s’inventer tel qu’il avait toujours été et que jamais personne n’avait su voir.

Peut-être d’une naïveté encore enfantine, il croyait fermement en cette belle Europe, riche, neuve et pourtant si ancienne, claire, au crépuscule des extrêmes nationalismes.

Hors de ses frontières, on lui parlait, ému, d’une Europe magnifique, pleine d’espoirs, comme d’un bel idéal encore neuf. L’Ancien monde se relevait, plus éclatant encore, terreau d’un humanisme fécond en des temps si désabusés. Pour tous ces gens, les légers défauts de structures encore existants n’étaient que détails, au vu des perspectives qu’elle offrait. Il était bien entendu qu’ils souhaitaient de tout leur cœur, de toute l’énergie de leur désespoir, entrer dans cette union dont l’intérêt économique leur était vital mais aussi pour la volonté d’appartenance à un ensemble, après la chute du bloc de l’Est qui cautériserait enfin ses blessures.

Dans l’ombre complice, Ileana frémissait souvent lorsqu’elle évoquait avec espoir ses rêves de voir le pays qu’elle aimait enfin redressé. Il se rappelle la blancheur émouvante de sa peau, quand il la serrait comme un trésor dont il pensait qu’il pouvait à chaque instant s’évanouir, comme un rêve fragile du petit matin. Honnête et belle comme une âme, elle n’était pas tachée du lourd fard vulgaire et mat que d’autres aimaient à se recouvrir.

Elle l’apaisait enfin, sans détours et sans fausseté, sous le doux crépuscule transylvain.

. . . . . . . . . . . . . . .

Il se plut par la suite et sans grande préméditation, à partir au hasard d’une ville, à dormir sans luxe et faire quelques rencontres, souvent éphémères comme un baiser.

C’est au cœur de sa belle union qu’il avait connu les plus beaux voyages. Après tout, nombreux sont ceux qui jamais de leur vie ne quittent leur ville ou leur village ; pour lui, c’était à peu près la même chose. Chaque capitale fut grande passion, plus ou moins éphémère, plus ou moins provoquée : Berlin, Prague, Vienne... comme autant de noms de femmes que dans chaque ville il a parfois aimées. Leur souvenir se mêle avec celui des chemins qu’il a modestement parcouru, des pays dont il a saisi l’âme autant que la culture sœur (mot parfois arrogant au vu de la belle simplicité humaine) des autres nations qui formaient l’Europe. Il fallait parcourir les cafés et retrouver la vie n’importe où, lier des connaissances au hasard, tout en sachant ne jamais les revoir, vivre en cherchant sans arrêt une réalité mouvante ; en souvenir de ce bouleversant matin hongrois...

. . . . . . . . . . . . . . . .

Alors voilà, il est un peu perdu maintenant, il tente de fixer une dernière fois ses souvenirs, il ne se rappelle plus tous les visages de toutes les europes qu’il a toute sa vie, aimées d’amour fou ; où, mal rasé, il attendait sur les quais des gares en s’émerveillant des langues que l’on y parlait ; et parfois, aux détours d’une foule, il croisait un être dont il aurait aimé partager la route. Mais la sienne le conduisait ailleurs, toujours...

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