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Lisières d’Europe
Piirissaar, l’île trop bien nommée
Par Guy-Pierre Chomette (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
20/05/2004 • 14h44
Lisières d’Europe témoigne de l’impact des nouvelles frontières de l’élargissement sur la vie quotidienne des populations frontalières. « Lisières d’Europe : de la mer Egée à la mer de Barents, voyage en frontière orientale », est paru aux éditions Autrement fin avril 2004.

(GIF) Depuis la mi-mai, le lac Peipus est libéré des glaces. Les piquets jaunes, plantés sur 150 kilomètres de part et d’autre du lac pour marquer la frontière russo-estonienne, sont tombés à l’eau dans la débâcle. Aucune bouée ne les remplace en été, mais le lac Peipus n’en reste pas moins coupé en deux et surveillé de près par les garde-côtes russes et estoniens. Surtout du côté de Piirissaar, île estonienne d’à peine 7 km2 et de 105 habitants, près de laquelle les deux rives du lac se rapprochent dangereusement et facilitent d’éventuels passages clandestins.

Après avoir quitté Tartu et descendu la rivière Emajogi, le Pegasus débouche à toute allure dans le lac Peipus. L’hydrospeed qui dessert Piirissaar trois fois par semaine fonce droit vers la frontière, au milieu du lac. Car cette année, le niveau des eaux est trop bas pour relier l’île en ligne droite et le Pegasus, à la recherche de profondeurs suffisantes, doit la contourner par le nord, franchir la frontière, raser le rivage russe sous les yeux des garde-côtes et revenir vers l’île. Les Russes ont donné leur accord à la condition que le bateau ne ralentisse en aucun cas lors de son escapade forcée en Russie. Revenu en Estonie, il s’engage jusqu’au cœur de Piirissaar par un étrange canal qui coupe l’île en deux parts égales.

À Tartu, Ain Adamson, le directeur du port fluvial, était resté énigmatique.

-  Quand vous verrez ce canal, vous vous poserez la même question que moi : à quoi sert-il ? On vous dira que les abords de Piirissaar se sont ensablés et que le canal a permis d’aménager le port au centre de l’île... Mais il suffisait de désensabler. Le fait est que le canal est là et qu’il rappelle étrangement la trace de l’ancienne frontière.

Comme si l’on avait voulu marquer pour toujours le souvenir de la division de l’île... À lui seul, son nom suffit pourtant. En estonien, piiri signifie "frontière", et saare "l’île". Piirissaar, "l’île de la frontière".

Rien d’étonnant. Située à la charnière des deux parties du lac, le lac Peipus au nord, relié par un bras d’eau au lac de Pskov au Sud, Piirissaar fut longtemps stratégique. Qui possédait l’île détenait l’accès et le contrôle du lac. Un rôle de verrou qui a fait son malheur.

Déjà, le 5 avril 1242, Alexandre Nevski emmène les troupes russes affronter les chevaliers teutoniques sur la glace du lac Peipus, à quelques centaines de mètres au sud de Piirissaar. Trente mille combattants lors de cette légendaire Bataille des glaces. Les Russes l’emportent, prennent Piirissaar et la région des lacs. Plus tard, pendant la longue présence des Suédois dans les pays baltes, la frontière russo-suédoise tranche Piirissaar en deux. Et lorsque les Russes défont les Suédois en 1704, à l’issue de la Guerre du Nord, ils reprennent l’île mais y maintiennent la division, entre deux comtés russes cette fois. Une situation qui perdure jusqu’en 1918, date de la première indépendance de l’Estonie : celle-ci hérite de l’intégralité de Piirissaar et la frontière passe désormais à quelques encablures à l’est de l’île.

Vassili Kobolkrin est né en 1928 à Piirissaar. Il raconte qu’il y a longtemps, un vieux lui a montré les deux pierres qui marquaient la frontière, chacune à un bout de l’île. Elles ont disparu, mais il sait que la ligne passait entre l’église orthodoxe et le cimetière. Quant au canal, il se souvient qu’il a été entamé dans les années 1930, pour des petites barques, et largement agrandi en 1964, date à laquelle il partagea physiquement et définitivement l’île de part en part. Comme une malédiction.

Plus loin, Leevi a besoin de parler. Il est légèrement saoul, comme toujours, mais connaît bien le canal pour avoir travaillé sur le chantier. Il pose sa casquette d’ancien capitaine de rafiot sur son lit, se débarrasse de ses béquilles et s’assoit. Et n’en démord pas :

-  Ce canal ne sert à rien ! On l’a creusé parce qu’il fallait bien occuper les gens. C’était le système, vous comprenez. Cela ne servait à rien mais au moins on avait du travail !

Du haut de la tour d’observation dressée pour les rares touristes, on aperçoit les côtes de Russie à l’est, celles d’Estonie à l’ouest. Piirissaar semble prise en tenaille, comme à la merci des vents mauvais qui poussent et repoussent les frontières. Après tout, l’Estonie et la Russie n’ont toujours pas signé d’accord frontalier... Quoiqu’il en soit, si la frontière devait y repasser un jour, le canal ferait un excellent tracé.

Rédigé en juillet 2003 © Lisières d’Europe

Memo

"Lisières d’Europe" est un projet éditorial original, né de la rencontre d’un journaliste, Guy-Pierre Chomette, et d’un photographe, Frédéric Sautereau, qui témoignent de l’impact de l’élargissement et des nouvelles frontières sur la vie quotidienne des populations frontalières.

"Une nouvelle ligne de partage du continent se dessine. Même si elle n’est en rien comparable au Rideau de Fer, fracture douloureuse qui a opposé l’Ouest et l’Est de l’Europe pendant quarante ans, cette future limite orientale de l’Union européenne va notamment souligner la division de peuples répartis de part et d’autre et bouleverser des relations de voisinage progressivement rétablies depuis 1989."

En exclusivité on-line pour EUROPEPLUSNET, retrouvez chaque semaine des extraits choisis de leur carnet de route (7.000 kilomètres parcourus). Les auteurs ont obtenu en 2002, de la Mairie de Paris, le Label Paris Europe, qui récompense les projets européens des Parisiens.

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