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Lisières d’Europe
Le monstre de Kaliningrad
Par Guy-Pierre Chomette (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
3/06/2004 • 00h00
Lisières d’Europe témoigne de l’impact des nouvelles frontières de l’élargissement sur la vie quotidienne des populations frontalières. « Lisières d’Europe : de la mer Egée à la mer de Barents, voyage en frontière orientale », est paru aux éditions Autrement fin avril 2004.

[A savoir : séparée du reste du territoire russe par la Pologne et la Lituanie, l’enclave de Kaliningrad est le territoire le plus occidental de la Russie].

Dans son petit appartement de Kaliningrad, Bella Aronowna est très émue. Depuis combien de temps n’a-t-elle pas parlé de son château à un étranger ? Enfin, de son (GIF) château... Disons plutôt de celui des rois de Prusse, qui faisait la fierté de la ville quand elle était encore allemande et s’appelait Königsberg. Bella aurait preféré sortir nous le montrer, aller là-bas, sur l’immense esplanade, nous décrire les douves, les tours et les clochers qui ne se dressent plus que dans sa mémoire. Mais, à 82 ans, elle ne veut plus sortir par grand froid. Elle a mis des gâteaux, des bonbons de Leningrad, comme elle dit, et du thé sur la table. Et s’est assise.

Avril 1945. Après des semaines de bombardements britanniques, Königsberg, capitale de la Prusse orientale allemande, fait face à la déferlante soviétique : venant de l’est, l’Armée rouge enfonce les défenses du Reich et s’apprête à pousser les Allemands à la mer. Königsberg n’est plus qu’un champ de ruines.

À la conférence de Potsdam, la Prusse orientale est partagée entre la Pologne et l’Union soviétique. Celle-ci hérite de la partie nord, où se trouve Königsberg, et la rebaptise Kaliningrad, du nom du président du Comité Central du Parti. Les derniers Allemands sont expulsés en 1947. La place est libre, et de toutes les régions de l’URSS arrivent des hommes et des femmes prêts à refaire leur vie à partir de rien.

Bella et son mari finissent alors leurs études à Leningrad. Ils sont ethnologues et cherchent des postes de professeurs dans les universités. Mais il est juif, et toutes lui ferment la porte au nez. Sauf celle de Kaliningrad, qui renaît de ses cendres et a besoin de matière grise, même juive. Bella et son mari débarquent à Kaliningrad au début des années 1950.

-  J’ai pleuré des semaines entières, raconte-t-elle. Je ne voulais pas quitter Leningrad, et puis toutes ces ruines, ici... Nous avons d’abord habité dans des dortoirs de fortune en attendant que l’immeuble, celui-là même ou nous nous trouvons, soit reconstruit. Très mal d’ailleurs, puisque, regardez, les murs ne sont pas droits.

Petit à petit, Bella et son mari sont pris par l’euphorie de la reconstruction. Finie la déprime de l’arrivée. Il s’agit, pensent-ils, de construire une ville nouvelle en conservant de Königsberg ce qui peut l’être. Leur immeuble, reconstruit, n’a-t-il pas tout du style prussien ? Et ce projet leur plaît, eux qui aiment les vieilles pierres et l’histoire. Ils se sont d’ailleurs attachés aux ruines du château des rois de Prusse, au centre de la ville, qui les fascinent. Même éventré par les bombes, ils sont persuadés que le château peut être reconstruit et transformé en centre culturel populaire. Ils vont souvent déambuler dans ces ruines, déchiffrer les inscriptions sur des vieux bas-reliefs ou s’extasier sur l’épaisseur des murs. Vers l’âge de dix ans, leur fils en fait son terrain de jeu favori et court régulièrement y rechercher la fameuse chambre d’ambre, offerte par la Prusse à la Russie au XVIIIe siècle, dérobée a Leningrad par les Allemands pendant la guerre et mystérieusement disparue depuis... On dit qu’elle aurait été cachée à Königsberg avant les bombardements.

-  Et puis Souslov est venu à Kaliningrad en 1970, poursuit Bella sombrement. L’idéologue du Parti, l’éminence grise de Brejnev. Il a décidé qu’il fallait en finir avec ce symbole du passé allemand de la région. Les ruines ont disparu. Les sculptures, les escaliers monumentaux, et mille choses que l’on aurait au moins pu mettre dans un musée... J’étais traumatisée. Mais j’ai fini par me dire qu’il fallait regarder devant soi, penser à l’avenir, au Palais des Soviets qu’ils avaient commencé à construire à la place. Vous l’avez vu, le Palais des Soviets ?

Sur l’esplanade dégagée de toutes ruines, les travaux d’un énorme édifice sont entamés et vont durer 15 ans... avant d’être brutalement interrompus, en 1985, sans raison officielle. En ville, on dit que son poids est en cause : le Palais des Soviets de Kaliningrad s’enfoncerait dans des souterrains oubliés du château de Königsberg... La carcasse du bâtiment abandonné, écrasante, est battue par les vents depuis vingt ans.

Dans les années 1980, les gens l’appelaient le Rubik’s Cube, en référence à ce jeu devenu populaire en Russie à cette époque-là. Mais c’est finalement "le monstre" qu’ils continuent à le surnommer, mi-amusés, mi-révoltés par ce gâchis. Certains voudraient bien le détruire. D’autres ne diraient pas non à la reconstruction du château. Quant à Bella, elle est farouchement contre.

-  Reconstruire le château ? Impossible ! Une copie n’aurait pas d’âme... Mais que faire du Palais des Soviets... je ne sais pas. Vous voulez mon avis ? Il ne fallait pas faire la guerre.

Rédigé en mars 2003 © Lisières d’Europe

Memo

"Lisières d’Europe" est un projet éditorial original, né de la rencontre d’un journaliste, Guy-Pierre Chomette, et d’un photographe, Frédéric Sautereau, qui témoignent de l’impact de l’élargissement et des nouvelles frontières sur la vie quotidienne des populations frontalières.

"Une nouvelle ligne de partage du continent se dessine. Même si elle n’est en rien comparable au Rideau de Fer, fracture douloureuse qui a opposé l’Ouest et l’Est de l’Europe pendant quarante ans, cette future limite orientale de l’Union européenne va notamment souligner la division de peuples répartis de part et d’autre et bouleverser des relations de voisinage progressivement rétablies depuis 1989."

En exclusivité on-line pour EUROPEPLUSNET, retrouvez chaque semaine des extraits choisis de leur carnet de route (7.000 kilomètres parcourus). Les auteurs ont obtenu en 2002, de la Mairie de Paris, le Label Paris Europe, qui récompense les projets européens des Parisiens.

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