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Spécial élections du 13 juin
Docteur, l’abstention, c’est grave ?
Par Olivier Costa (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
3/06/2004 • 00h00
En France, comme ailleurs, les élections européennes n’ont jamais mobilisé les foules. Une fois de plus, le taux d’abstention menace d’être très élevé. Est-ce si grave ?

La première élection directe du Parlement européen (PE), en juin 1979, a été marquée par un taux d’abstention relativement élevé (37% dans la Communauté, près de 40 en France) ; ce taux n’a cessé de croître depuis, pour atteindre en 1999 plus de 50% dans l’Union et 53 % en France. Ces chiffres pourraient être largement dépassés la semaine prochaine. Cette perspective nous est présentée comme un signe inquiétant du désamour des citoyens à l’égard de la construction européenne. Est-ce bien vrai ?

Une abstention inévitablement forte

L’abstention entretient un rapport étroit avec trois facteurs : la « compétence civique » et le degré d’insertion sociale des électeurs ; des éléments d’ordre idéologique, tels que le rejet du système représentatif ou de la classe politique ; des effets de conjoncture et d’offre politique. Les élections européennes sont particulièrement exposées à l’abstention : les citoyens ont une faible connaissance de l’Union européenne et des enjeux du scrutin ; ils apprécient peu le fonctionnement « consensuel » du PE et comprennent parfois mal le sens d’une élection supranationale ; ils sont mobilisés par d’autres échéances électorales dont l’intérêt leur semble plus manifeste.

A cela s’ajoutent, pêle-mêle, l’absence d’impact visible du scrutin sur le fonctionnement de l’Union, la faible médiatisation de la campagne, l’image « bureaucratique » des activités du PE, les réticences des partis de gouvernement à parler d’Europe ou encore le caractère lointain et rébarbatif de la construction européenne.

... mais pas si problématique que ça...

Si l’on peut déplorer le manque d’intérêt des électeurs pour une institution aussi importante que le PE, il ne faut pas conclure trop vite à la mise en péril de l’assemblée. Le fonctionnement de l’Union ne dépend pas de sa capacité à soutenir et légitimer l’action d’un gouvernement pour mener une politique donnée, mais des interactions entre trois institutions très indépendantes : le Parlement, la Commission et le Conseil. Même si le Parlement est « mal élu », il reste l’institution intuitivement perçue comme la plus à même de défendre les intérêts des citoyens en faisant contrepoids à la Commission et au Conseil. Ajoutons que, dans l’Union européenne, la légitimité ne découle pas seulement de la participation électorale, mais aussi d’autres formes de représentation (nationale, régionale, économique et sociale), de participation (consultation des destinataires des politiques par la Commission), d’une certaine expertise et d’un encadrement procédural très étroit de la fabrication des politiques.

Les commentateurs craignent que les eurosceptiques n’emportent jusqu’à 20% des sièges et ne constituent un groupe parlementaire capable de troubler le fonctionnement habituel du Parlement. On peut toutefois arguer qu’une telle évolution prouverait la représentativité du PE, qui ne peut rester une assemblée de fédéralistes dans une société de plus en plus critique à l’égard des modalités de l’intégration européenne.

En fait, l’inquiétude des politiques a d’autres motifs

Tant que les responsables politiques nationaux ne contesteront pas massivement l’existence du Parlement européen, et tant que les eurosceptiques choisiront de participer aux élections européennes, l’autorité de l’assemblée ne sera pas sensiblement affectée. Alors, pourquoi l’abstention inquiète-t-elle tant les politiques ? Elle est, premièrement, un symptôme de leur incapacité à faire oeuvre de pédagogie en matière européenne, et des carences de leurs réflexions et discours à cet égard. En second lieu, les précédentes élections européennes ont montré que l’abstention est particulièrement préjudiciable aux partis de gouvernement. A l’heure où les dirigeants de nombreux pays de l’Union - dont les quatre plus grands - voient leur action critiquée, ils craignent avant tout qu’un faible taux de participation ne soit propice à un vote sanction spectaculaire. CQFD !

Olivier Costa est chercheur CNRS au CERVL - Pouvoir, Action publique, Territoire (Institut d’études politiques de Bordeaux). Il est Professeur au Collège d’Europe à Bruges et à l’Université Libre de Bruxelles, et enseigne en master à l’Institut d’études politiques de Bordeaux.

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