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Le foot rend-il Européen ?
Par Quentin Domart (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
10/06/2004 • 17h03
Coup d’envoi le 12 juin de la coupe d’Europe de football. Seize équipes, seize nations, avec leurs hordes de supporters hurlants et peinturlurés, vont se disputer pendant trois semaines la suprématie du continent européen. Communion européenne ou triomphe des nationalismes ? Deux sociologues, Andy Smith et Jean-Michel Faure, nous livrent leur point de vue.

(JPEG)
La mascotte de l’Euro © euro2004.com

Andy Smith est sociologue et politologue, et enseigne à l’IEP de Bordeaux. Jean-Michel Faure, sociologue, enseigne à l’université de Nantes, et dirige le Centre de Sociologie européenne.

L’« espace européen du Football » et la construction européenne ont suivi des trajectoires parallèles. Peut-on y voir plus qu’une coïncidence ?

Andy Smith : Que les premières fondations de ces deux espaces soient posées dans les années 50 n’est pas un hasard : l’enjeu de l’époque était de rapprocher les pays européens par tous moyens, notamment via le sport. Ensuite, les trajectoires ont divergé, même si en 1995, l’arrêt Bosman consacre la libéralisation du marché des transferts et l’achèvement d’un "marché unique du Football". Mais pour l’amateur de foot lambda, il n’y a pas de connexions entre l’Europe du foot et l’Europe économique et politique. C’est un jeu, une distraction.

Jean-Michel Faure : Si les naissances successives des espaces économiques, politiques et culturels (dont le football est l’une des facettes) européens sont concomitants, il serait simpliste d’estimer que l’un est à la base des autres. Chacun de ces espaces possède une logique qui lui est propre.

Peut-on voir le football, et notamment l’Euro 2004, comme le reflet de notre société européenne ?

A.S. : Le Football est inhérent à l’idée d’Etat-Nation et reste donc un terrain privilégié de revendications culturelles. Si parfois, ce sport permet de normaliser des rapports distendus entre la nation et l’Etat, ce n’est pas toujours le cas. On pense notamment à l’équipe d’Espagne, composée de joueurs de différentes régions, et dont les résultats n’ont encore jamais été à la hauteur du niveau du championnat local, faute d’alchimie entre eux. (Ndla : l’amalgame des diversités culturelles ne prend donc pas à tous les coups, et s’inscrit dans le long terme.)

J.-M.F. : Le football n’a jamais la même place selon les pays. Ainsi, s’il est admis qu’en France une majorité des adeptes du ballon rond est issue des classes moyennes et populaires, au Danemark, il s’agit plus d’un sport pratiqué par les classes dominantes. Le football véhicule donc des codes et des valeurs différents, et une victoire à l’Euro n’aura pas le même impact partout. C’est surtout en France que ce sport a valeur d’"exception culturelle". Outre-Manche, c’est plus le Rugby qui remplit cette fonction.

Ces joutes européennes permettent-elles d’accélérer ou de freiner l’émergence d’une identité européenne ?

A.S. : « L’ Européanisation » du football fournit des occasions aux Européens de se rapprocher, en même temps qu’elle renforce les revendications identitaires de chacun. Ce rapprochement n’est pas automatique, ni immédiat, mais ces compétitions restent des vecteurs essentiels pour mieux se connaître, et effacer les nombreux stéréotypes qui peuvent subsister. (Ndla : confère The Sun du 7 juin, faisant référence à Jeanne d’Arc, la Renault 5, Charles de Gaulle et Jacques Chirac, tout ce petit monde étant censé prendre une belle correction lors de France-Angleterre...)

J.-M.F. : Pour certains, le football est l’une des dernières pierres angulaires du nationalisme en Europe. Aller au stade est le dernier recours pour exprimer ses revendications identitaires, pour préserver les singularités nationales face à une globalisation culturelle qui s’accélère. Cependant, la logique partisane est aujourd’hui plus l’apanage des Clubs que des équipes nationales, vis-à-vis desquelles les supporters sont en général plus distants. Et si l’on analyse un match comme une tragédie moderne (à la suite du sociologue Norbert Elias, "une mise en scène des émotions"), ces compétitions peuvent alors être interprétées comme des défouloires (des "purificateurs d’âme" pour Aristote). (Ndla : qui permettent de mieux faire passer la pillule de la construction européenne aux plus réticents ?)

-  En savoir plus :

Histoire de l’Uefa.

Etude du Cnrs sur le football, par Christian Bromberger, directeur de l’Institut d’ethnologie méditerranéenne et comparative (IDEMEC), qui a consacré une partie de ses recherches aux relations entre football et société.

Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde, de Christian Bromberger, Agora Pocket, 1998.

Tribune de Pascal Boniface, directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (Iris) : "Le foot, un espace européen".

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