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Lisières d’Europe Athanase et Nicodème ou la saga d’une paire de moines polonais
Par Guy-Pierre Chomette (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
10/06/2004 • 17h03
Lisières d’Europe témoigne de l’impact des nouvelles frontières de l’élargissement sur la vie quotidienne des populations frontalières. « Lisières d’Europe : de la mer Egée à la mer de Barents, voyage en frontière orientale », est paru aux éditions Autrement fin avril 2004.
Pourtant, c’est bien de messes noires et de sorcellerie dont on les a soupçonnés pendant des années, longtemps après la fondation du monastère, en 1986. Aujourd’hui que ces rumeurs se sont tues, frère Athanase s’en souvient en souriant, les yeux bonhommes et la barbe grise lui tombant en broussailles sur son ventre rebondi.
Il faut dire que frère Athanase et son supérieur, frère Nicodème, n’avaient à peu près aucun argument en leur faveur lorsqu’ils décidèrent de fonder leur monastère largement œcuménique sur une terre farouchement catholique. Une terre frontalière par laquelle, tout comme dans la région ukrainienne voisine, passe le front de l’Europe catholique et de l’Europe orthodoxe. Nés catholiques, frère Athanase et son compère Nicodème fréquentent plusieurs monastères catholiques de Pologne avant de partir, vers l’âge de 25 ans, parfaire leur formation spirituelle à Jérusalem. Ils y côtoient pendant deux ans différentes communautés chrétiennes, et notamment les gréco-catholiques (voir Semaine 20). Peu à peu séduits par la liturgie byzantine, les voila partis pour deux ans supplémentaires à Chicago pour apprendre l’ukrainien dans une communauté gréco-catholique ukrainienne. Pas de doute : leur adhésion à l’Église gréco-catholique leur permet de suivre les rites grecs qu’ils affectionnent sans pour autant renier leur croyance catholique. Ils rentrent alors en Pologne en 1984 dans l’idée de fonder un monastère gréco-catholique où pourrait néanmoins s’exprimer, dans un large esprit d’ouverture, toutes les tendances chrétiennes. Mais c’est sans compter sur les rivalités politico-religieuses que se livrent les chrétiens en terre polonaise... En quête de reconnaissance, Athanase et Nicodème partent à la recherche d’une Église qui voudra bien donner sa bénédiction à leur projet. Une quête de longue haleine... L’Église catholique de Pologne ? C’est non. Certes, les gréco-catholiques sont rattaches à Rome, mais de la à favoriser leur expansion en Pologne... L’Église gréco-catholique d’Ukraine ? C’est non. Nicodème et Athanase ne sont pas ukrainiens. L’Église gréco-catholique de Biélorussie ? C’est non. Ils ne sont pas non plus biélorusses... Reste l’Église orthodoxe de Pologne. Très faible en nombre, elle ne se fait pas prier pour accueillir sous son aile ces moines chrétiens trop longtemps privés d’Église. En 1994, pour finir, Athanase et Nicodème choisissent cette solution et se convertissent à l’orthodoxie. En échange de quoi l’Église orthodoxe reconnaît le caractère œcuménique de leur monastère. En attendant, les moines n’ont pas molli. De 1984 à 1986, ils visitent plus de quarante terrains mais ne sont nulle part les bienvenus. C’est finalement sur les hauteurs d’Ujkowice, à l’extérieur du village, qu’ils achètent dix hectares, y posent leurs valises et se mettent au travail. Au grand dam du curé qui voit en eux des rivaux dangereux même si aucun villageois n’est orthodoxe.
Le petit déjeuner, copieux, a pris fin. Après la prière de fin de repas, frère Athanase monte jeter un coup d’œil aux travaux du clocher que frère Sérafin et frère Nicolae, aides d’un maçon catholique, élèvent brique par brique sur le toit de l’Église. De la-haut, en regardant vers l’Est les terres d’où a émergé le soleil deux heures plus tôt, il pointe l’Ukraine du doigt, la barbe au vent et le regard rieur, sans cacher son affection pour ce rivage byzantin. Rédigé en octobre 2002 © Lisières d’Europe Memo "Lisières d’Europe" est un projet éditorial original, né de la rencontre d’un journaliste, Guy-Pierre Chomette, et d’un photographe, Frédéric Sautereau, qui témoignent de l’impact de l’élargissement et des nouvelles frontières sur la vie quotidienne des populations frontalières. "Une nouvelle ligne de partage du continent se dessine. Même si elle n’est en rien comparable au Rideau de Fer, fracture douloureuse qui a opposé l’Ouest et l’Est de l’Europe pendant quarante ans, cette future limite orientale de l’Union européenne va notamment souligner la division de peuples répartis de part et d’autre et bouleverser des relations de voisinage progressivement rétablies depuis 1989." En exclusivité on-line pour EUROPEPLUSNET, retrouvez chaque semaine des extraits choisis de leur carnet de route (7.000 kilomètres parcourus). Les auteurs ont obtenu en 2002, de la Mairie de Paris, le Label Paris Europe, qui récompense les projets européens des Parisiens.
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