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Entretien Vous avez dit : ‘Europe sociale’ ?
Par Simon Barthélémy (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
10/06/2004 • 17h03
Après l’Europe des marchés, le temps est-il venu de l’Europe sociale ? C’est le souhait des socialistes français et de nombreuses sensibilités « de gauche » en Europe. Concrètement, de quoi s’agit-il ? Entretien.
Trois questions à Jacques Mazier, professeur d’économie à l’université Paris 13 ; il anime en France un réseau pour un modèle social européen, qui regroupe 300 économistes du Vieux continent. Ils divulguent chaque année un euro-mémorandum, dont la version allemande a un impact important outre-Rhin. Le Parti socialiste français, qui se veut chantre de « l’Europe sociale », veut faire passer l’Europe aux 35 heures et instituer un salaire minimum européen. Est-ce crédible ? Nous sommes aussi en faveur d’une réduction du temps de travail dans les pays européens, dont l’application en France, si elle n’est pas parfaite, est critiquée de manière excessive. Mais il faut avoir pour cela un mouvement social qui appuie cette revendication. Jospin a rencontré cette difficulté : imposer une réforme à un pays qui ne se battait pas pour elle. Aujourd’hui, même les allemands, longtemps en avance en matière de RTT, ne mettent plus la pression sur cet enjeu. Quand au salaire minimum européen, c’est en partie un effet d’annonce. Beaucoup de pays européens en sont déjà pourvus, ou disposent d’outils équivalents. Instituer partout un salaire minimum, modulable par exemple selon la productivité de chaque pays, cela me semble cependant aller dans le bon sens : la création d’un socle commun pour éviter les processus de concurrence par le bas. Peu de partis européens soutiennent de tels projets... C’est vrai, les idées libérales sont dominantes, notamment chez les nouveaux adhérents à l’Union européenne. Ils sortent de régimes planifiés, autoritaires, centralisés. Leurs habitants aspirent à d’autres modes de fonctionnement, bien que les inégalités soient très importantes et risquent de s’accentuer. La sensibilité sociale-libérale a aussi beaucoup avancé ailleurs, notamment en Espagne où elle est incarnée par Zapatero. Mais face à la cohérence indiscutable du modèle libéral, il existe des alternatives. La Suède allie parfaitement des taux de syndication de 70% et des taux de prélèvements obligatoires deux fois supérieurs à ceux de la France avec des résultats importants en matière de recherche et d’innovation. Elle a créé un système de retraite très original, fondé sur des fonds de pension obligatoires, une forme intelligente et égalitaire de compromis. La Constitution européenne va-t-elle renforcer la politique sociale de l’Europe ? Au contraire, et nous y sommes très hostiles. Elle inscrit des normes libérales telles que le principe de libre concurrence dans le marbre de la Constitution ; il sera impossible de la réformer. La primauté des services publics n’est pas affirmée et aucun cadre économique n’est institué pour orienter les actions de la Banque centrale européenne. Cela n’existe dans aucun pays, pas même aux Etats-Unis ! La coordination des politiques monétaires est impossible, et aucun instrument ne permet de mener des politiques progressistes : la BCE est obsédée par les prix, les gouvernements sont ligotés par le pacte de stabilité et le budget-croupion de l’UE restera tel quel... Mémo : l’Europe sociale à la page Un décompte saute aux yeux lorsqu’on arrive sur la page d’accueil du site de l’Union pour une Europe sociale celui du nombre de jours qui nous sépare de la réunion des chefs d’Etat à Bruxelles (le 17 juin). Un conseil qui pourrait définir l’avenir de la Constitution européenne. D’après Pierre Larrouturou, qui a lancé des propositions alternatives et une pétition pour les soutenir, le texte de la Constitution peut être accepté par les gouvernants, mais il sera rejeté par les citoyens s’il ne contient pas de volet social. L’ancien candidat à la présidentielle et héraut de la "semaine de quatre jours" propose donc un "Traité de l’Europe sociale" à insérer dans le volet 3. Il contient des critères sociaux vers lesquels converger, sur le modèle des fameux critères de Maastricht : taux de chômage et de pauvreté inférieurs à 5% ; taux de mal logés et d’illettrés inférieur à 3% ; aide publique au développement supérieure à 1% du PIB. Le mouvement plaide aussi pour la pérennité des services publics et la mise en place d’un impôt européen, ainsi que pour l’élaboration d’une charte du développement durable... Ces propositions ont fédéré des politiques, intellectuels, militants associatifs et syndicaux de tous bords : « C’est la première fois que Jacques Delors et José Bové signent un texte commun », s’enorgueillit un texte co-signé par Michel Rocard et l’ambassadeur Stéphane Hessel. Plusieurs milliers de signatures ont déjà été récoltées. Quelques repères chiffrés sur l’Europe sociale : Sécurité sociale : transferts de Sécurité sociale en % du PIB en 2001 Les trois premiers : Allemagne (18,9), France (17,7), Suède (17,4) Le temps partiel : % d’employés à ce régime en 2002 Pays-Bas (33,9), Royaume-Uni (23), Allemagne (18,8) France 6è à 13,7 Salaire moyen : mensuel brut des salariés à temps complet, en euros, en 2000 Royaume-Uni (3.049), Belgique (2.746), Allemagne (2.731) France 6è à 2.162 Salaire minimum : en euros Pays-Bas (1.249), Belgique (1.163), France (1.154) Le chômage : % de la population active Espagne (11,2), France (9,5), Allemagne (9,4) Le chômage de longue durée : en % des chômeurs en 2002 Italie (59,2), Belgique (49,6), Allemagne (47,9) France 6è à 33,8 Le départ à la retraite : âge moyen en 2001 Royaume-Uni (62,1), Suède (62), Portugal (62) France 8è à 58,1 Le nombre de jours de grève : pour 1.000 salariés en 2001 Espagne (142,5), France (85,8), Italie (65,5) Sources : Eurostat et OCDE En savoir plus : L’euro-memorandum du collectif déconomistes auquel appartient Jacques Mazier. Pour un traité de l’Europe sociale.
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