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France-Europe : le rendez-vous manqué
17/06/2004 • 00h00
L’Europe nous façonne, et nous ne le savons pas. Parce que les « décrypteurs » officiels ont failli à leur mission. Institutions européennes, gouvernements, partis politiques et media nationaux : tous ou presque, de près ou de loin, ont contribué ou contribuent à une « ignorance d’Europe », particulièrement préoccupante en France.

Il est rare de ne pas percevoir une envie d’Europe, même confusément exprimée, y compris chez les plus indécis de nos concitoyens. Car, même relégués au rang de « super veaux », les Français ne sont pas encore des veaux.

Tout comme leurs voisins, ils ont conservé ce fond de bon sens qui fait l’âme collective des peuples. Un bon sens qui leur souffle, à demi-mot, que l’Europe a quelque chose à voir avec nos vies, qu’elle est notre horizon, même lointain, qu’elle nous rattache, nous relie, nous profite et nous identifie. Un potentiel énorme, que cet « instinct d’Europe », aujourd’hui partagé par plus de 450 millions de personnes dans 25 pays ! Du jamais vu, d’ailleurs, que cette Union sans guerre, formée dans les plaies béantes de la guerre et cette réunification sans vagues d’un continent encore disloqué hier, une réunification « de velours » quinze ans seulement après la chute du mur de Berlin.

L’argument de « la faute à Bruxelles »

Et pourtant. Pourtant, malgré le caractère inédit de l’aventure, rien ne fut exprimé à la hauteur de ces images, ou si peu, pour ce scrutin historique, qui a uni dans un même acte civique les citoyens de 25 pays. Pourquoi un tel rendez-vous manqué ? « L’Europe c’est compliqué, ça n’intéresse pas les Français, ils ne se sentent pas concernés ». Voilà ce qu’on entend en boucle, sur nos chaînes nationales - service public ou pas - , et dans la bouche de nos hommes politiques - de gauche comme de droite. Hypocrisie. Car si les Français ne sont pas intéressés par l’Europe, c’est parce qu’ « on » ne les intéresse pas à l’Europe. S’ils ne se sentent pas concernés par l’Europe, c’est parce qu’« on » ne leur raconte pas comment et pourquoi elle les concerne à chaque instant. Parce, sur « l’Europe », l’invariant, c’est l’ignorance. Une ignorance qui frappe toutes les franges de la population, y compris le monde politico-médiatique. Une ignorance souvent utile et entretenue.

Si nos gouvernements répugnent à dire le vrai et à expliquer l’Europe, c’est qu’ils y trouvent leur compte. « La faute à Bruxelles » est un argument imparable quand il s’agit de « vendre » aux citoyens-électeurs une mesure européenne impopulaire (pourtant prise en présence, voire avec le vote favorable de la France). Par le même jeu de dupes, la plupart des directives européennes aux répercussions positives se voient présentées comme des initiatives émanant des ministères français concernés.

Carence de la culture générale sur l’Europe

A cela s’ajoute l’épineuse question de l’expertise en matière européenne : combien de ministres français, plus ou moins fraîchement nommés, arrivent à un Conseil des ministres de l’UE sans avoir une traître idée de la dimension européenne de leur dossier ? Il y a quelques jours à peine, l’un d’entre eux n’a-t-il pas froidement affirmé, devant un parterre de correspondants consternés, que la Finlande n’était pas membre de l’Union ? Mais la carence en connaissances européennes est un symptôme qui dépasse la sphère gouvernementale. La classe politique française dans son ensemble est touchée : les « vrais » Européens se comptent sur les doigts de la main. Avec une poignée d’autres, ils essaient d’expliquer l’Europe et ses enjeux citoyens, et de gagner un peu de terrain dans un espace hexagonal verrouillé par l’ensemble des ténors politiques traditionnels. La défense de l’intérêt général communautaire n’a que faire des clivages droite-gauche. Cette idée a déjà fait son chemin au Parlement européen, où la plupart des compromis sont le fruit de coalitions mouvantes formées au gré des dossiers et en fonction des contenus débattus. Des contenus qui, bien décryptés, intéressent et nous concernent tous.

Des histoires qui parlent au plus grand nombre et où chacun peut se reconnaître, l’actualité européenne en foisonne. Certaines paraissent dans les journaux, ou sont racontées en images par les télévisions, mais la plupart dorment au fond des tiroirs. Les correspondants auprès de l’Union européenne en proposent régulièrement à leur rédaction nationale. Mais là aussi, la méconnaissance (et son corollaire, le mépris) des contenus européens est monnaie courante. L’oreille des rédacteurs en chef, plus exercée aux vociférations hexagonales qu’aux bruissements de l’Europe en marche, est parfois bien peu attentive. Heureusement, il y a des exceptions : il arrive que des histoires d’Europe quittent les cercles d’initiés de Bruxelles « district européen » et ouvrent des brèches dans le mur de l’ignorance.

Construire son Europe intérieure

L’objectif n’est pas que chacun devienne un « champion d’Europe », et réalise un sans faute à tous les « quiz » européens. Ce qui compte, c’est que chacun puisse avoir accès à une information qui lui permette de construire son Europe intérieure. Sinon, demain, convoquer un référendum sur la constitution européenne reviendra à vouloir faire une dictée à des enfants qui n’ont pas appris l’alphabet : la porte ouverte à toutes les démagogies et autres chantages, sur fond de logiques nationales et partisanes. La porte ouverte, aussi, au ressentiment et à l’amertume.

Car les peuples européens ne sont pas dupes. Maintenus trop à distance de la réalité européenne, ils risquent un jour de faire de cette « frustration d’Europe » une arme, et peuvent l’utiliser, à contresens de l’histoire, contre l’esprit même de la démocratie. En espérant que ce jour là n’est pas déjà venu.

Olivia Bruyas est consultante en communication audiovisuelle auprès des institutions européennes. Elle est spécialisée depuis 12 ans dans le traitement de l’information européenne.

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