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Lisières d’Europe Hôtel Bielorussia
Par Guy-Pierre Chomette (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
24/06/2004 • 17h17
Lisières d’Europe témoigne de l’impact des nouvelles frontières de l’élargissement sur la vie quotidienne des populations frontalières. « Lisières d’Europe : de la mer Egée à la mer de Barents, voyage en frontière orientale », est paru aux éditions Autrement fin avril 2004.
Après des jours de redoux qui ont libéré des glaces la rivière Dvina, Polotsk subit brusquement une vague de froid. Une tempête de neige recouvre à nouveau tout depuis ce matin et les habitants de cette petite ville du nord de la Biélorussie ne Mais pour le moment, c’est l’affluence au Dvina, l’unique hôtel de Polotsk. La correspondance routière vers la Lettonie est annulée et au moins cinq personnes du bus de Minsk sont contraintes de descendre à l’hôtel en attendant le prochain bus, dans... deux jours. Sur le perron, appuyés aux grosses colonnes corinthiennes en faux marbre qui encadrent l’entrée pompeuse, trois policiers fument des cigarettes. Et dans le hall, sous les lambris du vaste plafond à caissons d’où pendent des lustres obèses et lourds de milliers de billes de verre, deux militaires somnolent à l’écart, un peu avachis dans des gros fauteuils de cuir. Bienvenue à l’hôtel Dvina. Derrière une minuscule fenêtre, la réceptionniste aux cheveux rouges n’en finit plus de remplir des formulaires et de jouer sur son boulier pour établir les factures. Au compte-gouttes, les clients disparaissent dans l’escalier monumental. Dans les étages, d’autres réceptionnistes les attendent avec les clés de leur chambre, qu’elles leur donnent en levant à peine le nez de leurs mots croisés. D’en bas monte sourdement la voix de crooner du chanteur du restaurant, qui répète quelques standards russes pour ce soir. Ouverture de la salle à 19 heures. Tout l’hôtel s’y est donné rendez-vous, non sans avoir déposé ses affaires au vestiaire, obligatoire. Dix clients, dix serveurs, un chanteur, un disc-jockey, tous éparpillés dans l’immense salle verte et rendus minuscules sous les six mètres de plafond. Le crooner ménage son effet. Pour l’instant, honneur au disc-jockey. Et pour ouvrir le bal, son intuition ne le trompe pas. Mesdames et messieurs, les Eagles, avec Hotel California. On a dark desert highway, cool wind in my hair... Trois filles ont pris une table près de la piste de danse. Elles sont de passage à Polotsk pour un séminaire pédagogique et entament leur troisième et dernière nuit à l’hôtel. Ça se fête. A la vodka ! dit Irina qui rit très fort. Please bring me my wine We haven’t had that spirit here since nineteen sixty nine... Le crooner s’est lancé et chante sur sa boîte à rythmes en parfaite synchronisation. Le disc-jockey a branché les deux spots jaune et bleu et les trois filles sont déjà sur la piste, excitées. Irina a bu plus que ses amies et rit de plus en plus fort. Depuis le début, les deux militaires dînent côte à côte, impassibles. Leurs galons de gradés luisent dans la pénombre. Ils ont résisté à la vodka jusqu’à maintenant mais n’y tiennent plus et commandent une première bouteille. Les danseuses leur donnent soif. Et ces trois types qui les ont rejointes... A nous, camarades ! L’armée biélorusse sait aussi s’amuser ! Longtemps, les gradés restent timides, à bouger mollement sur le bord de la piste. Et puis le chanteur s’emballe, et aux cris des filles ils se lâchent. Ils font les coqs sous l’œil inquiet des serveurs qui continuent pourtant à leur servir à boire. Et brusquement les filles battent en retraite, regagnant leur place pour calmer le jeu. Sauf Irina, qui part faire le tour des tables où elle se fait offrir des verres. A l’une d’elles, quatre des cinq passagers du bus en perdition ne semblent pas contrariés par 48 heures de contretemps. A en juger par l’amoncellement des plats sur leur table, ils ont fermement décidé d’en profiter. Pas de bus avant deux jours ? Zdarôviè ! Allez ! Zdarôviè pour Irina ! Le disc-jockey a repris les rennes pour la dernière demi-heure. A minuit, il annonce au micro la dernière chanson. Et termine comme il a commencé... " Relax ", said the night man We are programmed to receive. You can checkout any time you like, But you can never leave ! Rédigé en mars 2003 © Lisières d’Europe Memo "Lisières d’Europe" est un projet éditorial original, né de la rencontre d’un journaliste, Guy-Pierre Chomette, et d’un photographe, Frédéric Sautereau, qui témoignent de l’impact de l’élargissement et des nouvelles frontières sur la vie quotidienne des populations frontalières. "Une nouvelle ligne de partage du continent se dessine. Même si elle n’est en rien comparable au Rideau de Fer, fracture douloureuse qui a opposé l’Ouest et l’Est de l’Europe pendant quarante ans, cette future limite orientale de l’Union européenne va notamment souligner la division de peuples répartis de part et d’autre et bouleverser des relations de voisinage progressivement rétablies depuis 1989." En exclusivité on-line pour EUROPEPLUSNET, retrouvez chaque semaine des extraits choisis de leur carnet de route (7.000 kilomètres parcourus). Les auteurs ont obtenu en 2002, de la Mairie de Paris, le Label Paris Europe, qui récompense les projets européens des Parisiens.
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