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Tribune Danse en Europe, mouvement en cours
16/09/2004 • 11h53
Dans l’histoire européenne, le dépassement des frontières a souvent été le seul moyen d‘échapper à l’hégémonie des pensées et des corps, de s’opposer à leur standardisation. Par Claudia Palazzolo, historienne de la danse, Université de Lyon 2.
La compagnie espagnole Blanca Li © Claudia Esch Kenkel
Toute l’histoire de l’art du mouvement semble révéler une vocation nomade et une disposition au métissage : elle se nourrit des va-et-vient ininterrompus entre centres et périphéries, Sud et Nord, Est et Ouest. À l’aube du XXe, le ballet classique, est de plus en plus éloigné du corps d’une société en rapide industrialisation. Héritier de la belle danse, formalisée à la fois en France, Russie et Italie ( XVIIe-XIXe s.), le ballet avait irradié du cœur de l’Europe vers ses périphéries, traversant les océans et devenant la danse théâtrale la plus répandue dans le monde, symbole de la civilisation occidentale. Pendant longtemps cette hégémonie du ballet a pu apparaître comme un obstacle à la recherche de nouvelles formes en Europe. L’Austrucktanz, danse d’expression, le grand courant de la danse moderne européenne (1910-1940 environ), voit en effet le jour en Allemagne et en Europe centrale, pays où le ballet classique avait peu marqué le territoire, des « Pays sans danse », selon André Levinson, le plus important critique de ballet de l’époque. Au début des années 1980, l’émergence apparemment soudaine de formes contemporaines, d’une « nouvelle danse », dans plusieurs pays européens est sans doute liée aux résidences d’artistes extra-européens en Europe, aux nombreux voyages d’artistes européens vers les Etats-Unis ou le Japon dès les années 1960, ainsi qu’à la circulation des chorégraphes entre les différents pays d’Europe. La « nouvelle danse » renoue avec l’ordre du théâtre mais prend souvent comme référence indirecte les théâtres asiatiques ou les formes du théâtre d’avant-garde au lieu du ballet classique. Elle intègre de nouvelles narrations, déstructurées et non linéaires, propose des univers gestuels propres à chaque chorégraphe. Elle prend des formes différentes selon la culture, la tradition, le contexte et ses conditions de développement dans chacun de ces pays. Si la nouvelle danse anglaise est souvent militante et intègre des motifs idéologiques au sein de ses récits chorégraphiques (L. Newson), la danse belge met plutôt l’accent sur la contamination entre les arts (A.T. de Keersmaeker, J. Fabre, F. Flamand, A. Platel). La danse italienne, quant à elle, privilégie la dimension iconographique du récit chorégraphique (E. Cosimi, V. Sieni). Le Tanztheater allemand, au sein duquel chaque création prend la forme d’un collage, fait se côtoyer les utopies sociales héritées de l’Austrucktanz avec l’expression d’un drame individuel (d’abord P. Bausch, R. Hoffmann, S. Linke, puis S. Waltz ou R. Hoghe). Tandis que les contaminations entre néoclassiques et contemporains se multiplient partout (Forsythe, Maliphant, Bigonzetti, Schläpfer...) et que diverses formes de danse de rue ou traditionnelles -hip-hop ou flamenco- sont accueillies dans les théâtres et intègrent certains principes de la nouvelle danse, une nouvelle tendance semble aussi voir le jour. En France, en Suisse, en Belgique, en Espagne, en Italie ou au Portugal, plusieurs chorégraphes réinterrogent la notion d’œuvre chorégraphique et la dimension spectaculaire de la danse (J. Bel, B. Charmatz, X. Le Roy parmi les plus radicaux, mais aussi J. Jobin, V. Mantero, C. Sagna, La Ribot...). De manière générale, ils refusent la joliesse du corps dansant et ses virtuosités athlétiques ainsi que toute intentionnalité expressive. En créant parfois des dispositifs qui intègrent la réaction du public, ils établissent des pactes toujours renouvelés avec le spectateur. En Europe, il s’agit peut-être de la forme la plus radicale de mise en cause des codes de la représentation chorégraphique, inspirée à la fois d’une relecture des principes du courant post-modern (Etats Unis, 1960-1970) et de la notion du « Degré zéro de l’écriture » telle que Roland Barthes l’a conçue. Cette jeune Europe accueillant des familles d‘artistes aux enjeux, propos et moyens si différents, voit sa topographie chorégraphique devenir de plus en plus hétérogène et mouvante, ses frontières de plus en plus instables. C’est justement le dépassement de ces frontières -entre pays, genres, pratiques- qui permet chaque jour de nourrir le « mouvement en cours » de la danse.
11ème Biennale de la danse : Europa. Jusqu’au 3 octobre Demandez le programme. A ne pas rater : le défilé de la Biennale, à Lyon, ce dimanche 19 septembre. La manifestation « Europa, l’esprit des villes » : de grandes métropoles d’Europe sous le regard d’une quarantaine de photographes : la magie de Prague, le rythme frénétique de Paris, la flamboyance portugaise...Et sept parcours, parmi lesquels la ville imaginaire, la ville patrimoine, la ville en guerre...Pendant la durée de la Biennale. + d’infos : « Europa, l’esprit des villes »
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