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Entretien
Europe, la mal communicante !
Par Stephen Bunard (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
30/09/2004 • 01h50
Le 5 octobre prochain, les ministres des Affaires européennes de l’Union se réunissent à Amsterdam pour « discuter des solutions possibles en faveur d’une plus grande implication des citoyens dans les affaires européennes. » Au cœur des préoccupations, éviter à l’avenir une indifférence massive aux consultations électorales, et rapprocher l’Europe du citoyen, éternelle antienne. Que peut-on réellement attendre de cette rencontre ? Pourquoi cette « fracture europénne » entre les élites et les peuples ? Que faire pour la résorber ? Entretien avec Eric Dacheux.


-  Entretien avec Eric Dacheux, expert en communication politique.
-  Ecoutez-le !
-  Livres de chevet : « L’impossible défi, la politique de communication de l’Union européenne. »
-  Des liens pour en savoir plus.

Eric Dacheux est chercheur au laboratoire « Communication et Politique » du CNRS. Il dirige l’équipe « Espace public européen ». Il a publié, début 2004, « L’impossible défi, la politique de communication de l’Union européenne. » aux éditions CNRS.

(JPEG) Ecoutez Eric Dacheux. L’Europe ne suscite plus de désirs ou de passions. Est-ce seulement un problème de communication ? Pour lui, l’Europe est en mal d’utopie.

« Communiquer sur l’Europe, un impossible défi ! » résume le titre de votre ouvrage. N’est-ce pas un peu définitif ?

(GIF)
Eric DACHEUX © CNRS Photothèque - Christophe LEBEDINSKY

On a souvent tendance à dévaloriser la communication, présentée comme de la publicité qui ne sert à rien, c’est la théorie des intellectuels critiques tels que Bourdieu. Ou alors, on va la survaloriser : la communication va changer le monde. Or, dans une démocratie politique, la communication n’est pas le diable, elle ne peut combler un défi démocratique, mais si elle peut accompagner un processus démocratique, elle ne peut pas le créer. Rapprocher l’Europe du citoyen est un objectif inatteignable, car personne ne sait ce qu’elle signifie en termes de projet. Les élites ont fait, après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe sans les citoyens, pour faire la paix, mais le peuple n’adhère pas à une Europe qui ne sait pas où elle va : où s’arrêtent les frontières ? Cette Europe est-elle une Europe « forteresse », « puissance », « atlantiste »... ? Veut-on un grand marché ? En termes marketing, on ne peut pas vendre un produit si l’on ne connaît pas les contours de ce produit. C’est un peu comme si l’on voulait nous vendre une maison dont on ne connaît ni le concepteur, ni les plans, ni l’objectif de réalisation : un châlet, un château, une HLM... ?

Ensuite, les élites ont su convaincre d’autres élites, associatives, syndicales, économiques... L’Europe n’est pas faite que de technocrates mais personne n’arrive à toucher 500 millions de personnes d’un coup. Et puis, l’on a trop d’informations sur l’Union européenne. On confond information et culture civique. Lors du débat sur la Constitution, on entend dire qu’on va changer la règle de la majorité qualifiée. Mais les gens n’ont pas les codes pour en comprendre la signification et l’Europe apparaît du coup complexe et déstabilise. C’est la culture civique qui manque. Mais la connaissance est aussi liée au désir. Il y a l’école, obligatoire, qui peut jouer un rôle pour les plus jeunes, mais pour les adultes, il ne peut y avoir de désir, puisque tout paraît joué !

Quelle part de responsabilité portent les médias selon vous ?

Les médias ne sont pas seuls responsables, mais il est vrai que l’offre est insuffisante dans les médias publics, car le public n’est pas intéressé ; et puis les journalistes français sont pratiquement tous pro-européens et les gens ne se reconnaissent pas dans une offre sans contradiction. Cela conduit à un traitement médiatique partial des questions européennes, ce qui ne permet pas de poser les termes du débat. Pour créer le dialogue, susciter un espace de démocratie, il faut garder à l’esprit que toutes les idées sont respectables. Il est dangereux de disqualifier systématiquement les idées qui passent pour anti-européennes. Car alors un certain nombre de citoyens n’y trouve pas son compte et se désengage du débat. Or, ce qu’il faut c’est avancer ensemble sur ces questions. Sans compter que l’on passe à côté de la diversité des points de vue. Il faut rappeler que l’on peut être pour l’Europe et contre la Constitution.

Concernant plus spécifiquement les médias privés, ils ne parlent pas beaucoup de l’Europe parce qu’elle ne fait pas « vendre ». Pour le public, s’informer, c’est souffrir, c’est prendre du temps, mais les gens sont rebutés par la complexité, les intellectuels ne savent pas non plus donner envie. S’agissant des institutions, elles ne voulaient pas communiquer car les élites devaient d’abord se mettre d’accord entre elles, et puis il y a eu l’Acte unique de 1986, l’arrivée de Jacques Delors, les débats sur Maastricht en 1993, et c’est là que l’Union a entamé son rapprochement vers les citoyens. Mais l’on ne se dote pas de moyens pour communiquer : le budget de la Direction générale de la communication sur trois ans reste inférieur au budget annuel de n’importe quelle agence de publicité européenne !

Un autre frein à la communication sur l’Europe, c’est l’absence de concours spécifique à la communication pour les fonctionnaires européens. Aucune stratégie de communication, aucune vision commune n’est élaborée. Songez que la Commission ne sait pas faire le distinguo entre marketing, information, communication politique, propagande et culture civique. Pour revenir aux médias, je pense qu’il faudrait parler de l’Europe partout, que ce soit de politique ou de météo européenne, apprendre comment vivent les Allemands, ce que pensent les Italiens... L’émission « Union libre » de Christine Bravo était intéressante car, en communication, notre idée de base est aussi de partir des stéréotypes, seule connaissance commune qu’on a des uns et des autres, y compris pour les retourner. Ainsi à l’image de la Grèce et de sa mer bleue, de son beau soleil de plomb, de ses élégantes femmes vêtues de noir, peut se superposer l’image d’Athènes, la ville la plus polluée d’Europe.

Que peut-on attendre de la réunion du 5 octobre, à Amsterdam, avec les ministres des Affaires européennes de l’Union sur le thème « Communiquer l’Europe » ?

La Commission Barroso a bien nommé une vice-présidente, Margot Wallström, n°2 de l’équipe, au poste des relations avec le Parlement européen et en charge de la stratégie de communication de l’Union. De la même façon, Prodi avait cassé la DG information et communication pour la transformer en DG communication. Ce qui montre un malaise institutionnel sur ce sujet. De son côté, la présidence néerlandaise a effectivement lancé à Bruxelles une exposition sur les images d’Europe, ce qui a du sens quand on sait quelle est l’image de Paris, celle de Londres, mais pour l’Europe, il n’y a pas d’images chargées d’une dimension symbolique importante. Cela étant, la communication ne créera pas le lien politique, c’est quand le lien politique existera que la communication sera efficace. Face à tous ces gens qui ne vont pas voter, que l’Europe indiffère, plus qu’elle ne dérange d’ailleurs, je crois beaucoup plus à des initiatives de mouvements associatifs, qui se posent en interface critique, et qui peuvent créer des espaces publics de débats, faire remonter les attentes des citoyens, traduire les discours européens, c’est sur eux que commence à s’appuyer l’Union européenne.

-  LIVRES DE CHEVET

Par François Poydenot

Européens, osez l’utopie !

Pour exister, l’Europe a besoin d’un projet politique clairement identifié. L’utopie pacifiste européenne s’est diluée dans le marché unique. Il faut donc réinventer un espace démocratique capable de porter une idéologie mobilisatrice. Mais un tel espace ne se décrète pas. L’espoir pourrait venir de la mobilisation des associations, derniers vecteurs d’utopie, même si leur action reste pour l’instant morcelée entre des visions et des intérêts particuliers.

C’est ce qui ressort du dernier ouvrage d’Eric Dacheux, L’impossible défi : la politique de communication de l’Union européenne. La démocratie européenne est en crise. L’Union européenne ne suscite plus le désir. Elle ne fait plus rêver, elle inquiète. En mal d’utopie, l’idée européenne peine à se diffuser. Et le manque d’intérêt des médias est préjudiciable. L’impossibilité actuelle d’une communication politique européenne n’est ni stratégique ni technique : c’est l’équilibre entre intégration politique et critique politique qui est rompu. « Entre idéologie et utopie » précise-t-il, reprenant les concepts chers au philosophe Paul Ricœur.

Redynamiser la démocratie européenne

Entre l’adoption d’une Constitution politique et l’intégration de dix nouveaux pays, la construction européenne entre dans une phase cruciale. Comment transmettre une même information européenne à des citoyens qui n’ont ni la même langue ni la même culture ? Comment « rapprocher l’Europe des citoyens » ? Eric Dacheux ne croit pas aux réflexions portant sur la gouvernance de l’Union. « Car si l’Union européenne souffre de l’absence d’un espace public européen large et populaire qui viendrait légitimer le droit européen, cet espace ne se décrète pas », souligne-t-il. Et de pointer la difficulté de susciter des discussions politiques en l’absence de médias de masse généralistes européens. « L’intérêt des médias est irrégulier. Les médias publics ne font pas assez leur travail et les médias privés rechignent à parler de l’Europe parce que ça ne se « vend » pas ». En cause également, le manque de moyens mis à la disposition des institutions européennes : « leur budget pour 4 ans est inférieur au budget annuel de n’importe quelle agence de pub ».

Pourtant, il faut être conscient des limites d’une telle mise en accusation : la communication ne peut qu’accompagner la création politique de l’Europe, elle ne peut pas créer une Europe politique. Or il y a urgence à ce que la société civile fasse émerger un projet politique clairement identifié. A défaut, la démocratie est en danger. Moins à cause de la domination d’une idéologie contestable qu’en raison de l’absence d’une utopie forte et formalisée. « Sans idée capable de mobiliser toutes les couches sociales, c’est un projet libéral qui s’identifie à la mondialisation qui s’imposera », prévient l’auteur.

Mo-bi-li-sez-vous !

L’avenir politique européen passe par la mobilisation des associations. Reste que cette situation laisserait entrevoir une autre perspective : l’européanisation constante des mouvements sociaux européens pourrait constituer l’embryon d’un espace civique d’où pourrait naître un véritable débat démocratique. « Des événements comme le Forum social européen de Saint-Denis montrent que ce n’est pas irréaliste », affirme le sociologue. Mais actuellement, ces acteurs abordent le débat européen de manière divisée. Les mouvements sociaux européens tendent à générer des arènes spécialisées de taille européenne (égalité homme-femme, lutte contre l’exclusion, etc.) et lesassociations voient l’Europe à l’aune de leur propre tropisme : les écologistes voient l’Europe en vert, quand d’autres la rêvent égalitaire.

-  En savoir plus :

Site internet du laboratoire « communication et politique » d’Eric Dacheux.

L’impossible défi : la politique de communication de l’Union européenne., CNRS éditions, (2004, 160 p.).

Paul Ricœur, L’Idéologie et l’utopie, Seuil (1997, 410 p.).

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