Le centre culturel de Serbie-et-Monténégro a accordé le thème de la Semaine des cultures étrangères, « l’étranger dans la ville », au féminin pluriel. Six femmes confrontent leur regard dans une expo, « les étrangères. » Six femmes, qui au fil de leurs drôles de mélanges, résistent à l’enfermement culturel de leur pays.
 Ecoutez Branka Bogavac © NVB
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Ecoutez Branka Bogavac. La nouvelle directrice du Centre culturel de Serbie-et-Monténégro connaît bien tant la culture française que la culture yougoslave. Elle explique le proverbe yougoslave qui dit : « J’aime mon pays et la France. »
 Ecoutez Brankica Zilovic
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Ecoutez Brankica Zilovic-Chauvain, artiste. Elle demande à la France et aux pays d’Europe d’aider le peuple serbo-monténégrin à s’ouvrir, malgré son éventuelle réticence.
Brankica, Yarmila, Barbara, Selena, Katarina par deux fois... « Comme nous avons vraiment beaucoup de femmes artistes et qu’elles ne pouvaient pas se présenter pendant des années à cause de notre situation », explique Jagoda Stamenkovic, directrice exécutive du centre culturel de Serbie-et-Monténégro, « j’ai décidé de faire une programmation plutôt féminine. » A chacune son style, son univers : fresques mystiques, broderies sur toile fashion attitude, peintures et croquis imprégnés des contes, aquarelles, photomontages combinés au dessin... Un point commun : elles sont étrangères à plus d’un titre.
Etrangères plutôt deux fois qu’une
 © yarmila Vesovic
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Yarmila Vesovic, native du Monténégro, se sent aujourd’hui
« dans la famille française. » Quoi de plus normal, voilà douze ans qu’elle a épousé un Français et qu’elle vit dans l’Hexagone.
« J’avais pris l’habitude d’être un peu étrangère, même dans une Yougoslavie avec tous les peuples bien réunis. Mon prénom n’est pas typiquement yougoslave. Les gens me demandaient déjà d’où il venait. » De sa mère, tchèque.
Barbara Vasic, elle, est irlandaise par sa mère et serbe par son père. « Culturellement, on peut dire que je suis de Belgrade, j’y ai grandi, mais j’avais l’étiquette de « l’Irlandaise. » Ce qui coïncidait pas mal, finalement, avec ses impressions. « Je me suis toujours sentie irlandaise, probablement une sorte de vision romantique... » Enfin... jusqu’à il y a trois ans. Considérée comme une Irlandaise de fait pendant les vacances sur l’île maternelle, quand elle a choisi de poursuivre ses études artistiques à Dublin, l’accueil n’y était plus. « Plus personne ne mentionnait mes origines irlandaises ou ma mère. »
 © Katarina Termacic
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Cette impression d’être étranger où que l’on soit, Katarina Termacic la connaît, mais dans le sens inverse... Née à Boulogne-Billancourt, elle a toujours vécu en France, là où son père, d’origine croate, vivant en Serbie, et sa mère autrichienne, née en Bosnie-Herzégovine, sont venus s’installer dans les années 60.
« Un vrai produit de l’Europe centrale ! » Adolescente, elle avait un sentiment
« d’étrangeté. » « Je regrettais beaucoup de ne pas avoir grandi en Yougoslavie, et j’étais terriblement frustrée, parce qu’en Yougoslavie, j’étais la petite Parisienne ; malgré mes efforts pour adapter mon accent selon que je passe mes vacances en Croatie, à Belgrade ou avec mes amis bosniaques. » L’atmosphère un peu fabuleuse, qui se dégage des tableaux de Katarina, n’est pas sans rappeler certaines traditions orales, surtout en Serbie, de contes pour enfants pas toujours très rassurants.
« La présence dans mon œuvre de personnages mi-sympathiques, mi-inquiétants peut émaner d’histoires que je n’ai peut-être pas entendues mais que je dois porter dans mon inconscient. »
Brankica Zilovic vient de la « montagne Dorée » à 300km au Sud de Belgrade. Quand elle a débarqué à Paris, elle ne comprenait rien à l’argot utilisé par ses congénères de l’Ecole nationale des Beaux-Arts.
« Me sentir étrangère m’a poussée à trouver mes propres racines et ma propre identité culturelle. » Depuis elle s’est mariée à un Français nommé Chauvain... ce qu’elle n’est pas devenue, se définissant plutôt comme une
« liaison entre deux pays, entre la France et la Serbie », surtout depuis qu’elle a invité ses collègues français dans « sa » montagne serbe pour des rencontres internationales d’art contemporain.
Sortir du ghetto culturel
« C’est vraiment bizarre », s’étonne Jagoda, « on a toujours appartenu avec notre tradition, notre histoire à l’Europe, et l’on nous demande ‘est-ce que vous voulez entrer ?’, mais on est déjà là ! » Les artistes, certes, sont là. Ceux qui vivent et créent à l’étranger, comme les six de l’expo ou Biljana Srbljanovic, cette jeune auteure de théâtre, qui monte ses pièces en France, en Allemagne et en Autriche, où elle est d’ailleurs la première étrangère à avoir reçu le prix Ernst-Toller en 2001. « Les intellectuels, ceux qui sont instruits, tendent vers l’Europe. Mais ceux qui sont pauvres, désespérés de leur état matériel ne savent pas, ils sont plutôt renfermés sur eux, ce qui est très négatif », estime Branka Bogavac, la nouvelle directrice du Centre culturel depuis mardi.
Ces artistes serbo-monténégrines veulent sortir leur pays du ghetto culturel dans lequel il s’est enfermé depuis les événements tragiques.
« Dans la grande Yougoslavie, les Slovènes avaient leur langue, les Macédoniens aussi, mais tout le monde parlait serbe, ça faisait la richesse, la différence de la langue, de l’art, nous en étions fiers », explique Branka Bogavac.
« Avec la séparation, on est perdants, forcément. » « Nous avons soif d’autres cultures, d’autres individus, d’autres influences », confirme Brankica.
« Le métissage, c’est quelque chose dont nous avons besoin en ce moment. Nous sommes culturellement fermés à cause de la guerre. Maintenant c’est aux Français de faire un geste, parce que c’est devenu un cercle vicieux. »
L’Union européenne finance, certes, la remise en état d’infrastructures en Serbie-et-Monténégro. Il faut aller au-delà, dans le domaine de la culture, selon Branka, car « personne ne viendra voir un pont. » A moins qu’il ne s’agisse d’un pont entre les cultures européennes, comme les « colonies », sortes de résidences artistiques en Serbie. Or de telles initiatives manquent cruellement de moyens. Pourtant il y a urgence. Nombreux sont les jeunes, brillants, à quitter le pays.
A quand l’Union artistique ?
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« L’Europe commence à être un grand espace pour les gens », fait remarquer Katarina Ljubikovic Zorkic, la seule des six à avoir choisi l’Asie comme terre d’accueil, avant de revenir à Belgrade. « Un jour, quand on voyagera comme les oiseaux volent, ce sera le bon côté de la chose. Mais, dans le pays où je suis née, les gens parlent de différences depuis une dizaine d’années », déplore Katarina. « On attend de savoir si l’on viendra en Europe comme un seul pays ou non. Je suis loin de ce genre de sentiments. Depuis le moment où je suis née, l’univers est là où je vis. » L’Europe telle qu’elle se construit aujourd’hui ne ravit guère ni les unes ni les autres. « On parle toujours de distribution de richesses et de pouvoir », regrette Yarmila. « L’art devrait faire partie de cet univers, mais c’est juste une réunion obligatoire vis-à-vis de l’impérialisme américain. » Cette Europe serait trop économique, trop politique et pas assez humaine, trop restrictive en somme, alors même que Katarina Termacic est avide d’échanges des cultures et des savoir-faire, tous azimuts : « Pour un artiste, l’Europe est encore trop petite. »
Mémo
Centre culturel de Serbie-et-Monténégro, 123 rue Saint-Martin, Paris 4e (en face du Centre Pompidou). 01 42 72 50 50. L’exposition « Les étrangères » dure jusqu’au 5 novembre. La Semaine des cultures étrangères, c’est aussi : jeudi, une rencontre et des extraits de pièces de la dramaturge Biljana Srbljanovic ; vendredi, « l’écriture féminine » musicale ; et samedi, onze courts-métrages documentaires sur Belgrade.
Le discours de la dramaturge Biljana Srbljanovic lors de la remise du prix Ernst-Toller à Vienne en 2001. Il commence ainsi : « Permettez-moi de me présenter : je suis un être humain à qui on a volé son identité. La seule chose que je puisse confirmer c’est que je suis une femme, au seuil de la maturité et que je vis en Europe, à l’orée d’un nouveau millénaire. » Attention, texte fort !!
En savoir plus
Le site du Centre culturel de Serbie-et-Monténégro à Paris.
Le site de Brankica (prononcez Brannekitsa !) Zilovic-Chauvain. Elle présente une autre expo jusqu’au 23 octobre, « Fashion is verybody’s obsession », à la Maison des Arts et de la Culture André Malraux à Créteil (94).
Le dossier de la documentation française sur la Serbie-et-Monténégro : cartes et explications historiques.
Les relations Union européenne / Serbie-et-Monténégro.
Du 27 septembre au 3 octobre, la semaine des cultures étrangères est organisée par le Forum des instituts culturels étrangers à Paris.