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Si j’étais un dirigeant turc...
Par Franck Biancheri (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
14/10/2004 • 14h03
Un proverbe turc dit que « le sage ne dit pas ce qu’il sait, le sot ne sait pas ce qu’il dit », voici ce que je dirais à mon peuple, si j’étais un dirigeant turc aujourd’hui. Fragments d’un discours imaginaire.

Franck Biancheri est le directeur des études et de la stratégie du think-tank Europe 2020. Il a été élu héros européen en 2003 par le magazine américain « Time ».

Cette fin d’année 2004 marque une grande victoire pour notre peuple et notre pays. Avec l’accord sur l’ouverture de négociations pour l’entrée dans l’Union européenne d’ici la fin 2005, nous voici enfin reconnus comme Européens à part entière. Cette décision qui illustre l’engagement continu de notre pays sur le chemin de la démocratie, des droits de l’homme, de la laïcité, de l’économie de marché et de la liberté est sans conteste un moment historique pour notre peuple ; tout comme il représente pour l’Union européenne l’affirmation de l’universalisme de ses principes et son refus de toute exclusion pour des motifs religieux ou culturels.

Sortir des pièges de l’histoire

Cependant, comme au soir de toute victoire, il est essentiel de réfléchir à ses conséquences et aux choix qui s’ouvrent devant nous.Aujourd’hui la Turquie est reconnue sans conteste comme européenne par ses pairs de l’UE. Demain que veut-elle être ? Que voulons-nous être, nous Turcs, forts de nos siècles d’histoire brillante qui ont marqué le monde ? Nous sommes sortis de ce choix imposé par l’effondrement de l’Empire ottoman, qui nous avait réduit à n’être qu’un acteur marginal, dépossédé de son empire, sans perspective à l’Est, et au Nord pendant les décennies de la Guerre Froide, confronté à un Moyen Orient instable au Sud, perçu comme un ennemi par notre voisin grec et comme un allié militaire, mais pas comme un partenaire à part entière par les Européens de l’Ouest.

Il aura fallu plusieurs décennies mais aujourd’hui avec cette décision qui nous ouvre potentiellement les portes de l’Union européenne, notre pays, notre peuple s’est sorti définitivement de ce piège que nous avait tendu l’Histoire. La chute du bloc communiste nous avait réouvert les portes de l’Est et du Nord ; la réconciliation en cours avec la Grèce avait fait disparaître l’un des plus grands obstacles sur le chemin de l’Ouest ; et les changements brutaux en cours au Moyen Orient, s’ils sont imprévisibles dans leurs développements, nous replacent comme l’un des acteurs centraux de cette région du monde. Parallèlement, la crise irakienne a conduit un grand nombre de pays à travers le monde, dont le nôtre, à prendre leurs distances vis-à-vis des Etats-Unis, dégageant ainsi des marges de manœuvre durables dans notre relation avec notre allié de Washington. Au-delà de la relation avec l’Union européenne, c’est ainsi tout notre environnement géopolitique qui s’est trouvé bouleversé en un peu plus d’une décennie. Et c’est bien l’avenir de notre pays dans ce nouvel environnement qu’il va falloir bâtir dans la décennie à venir. Comme dans les années 1910/1920, c’est à nouveau la place de la Turquie dans le monde pour au moins un siècle qui sera déterminée par les décisions que nous prendront d’ici 2010/2020.

Ces conditions d’adhésion vont être un élément central des prochaines années de la vie de notre pays. L’UE a posé des conditions claires et très contraignantes à notre processus d’adhésion. Cela reflète d’ailleurs les fortes oppositions à la décision courageuse prise par sa Commission et bientôt par son Conseil. Notre pays va sentir dès 2005 directement le poids de l’adaptation à l’UE dans toutes les dimensions de ses activités économiques, politiques et sociales. Nous allons devoir nous adapter en tout ou presque. Et que cela soit clair : ne rêvons pas en vain que l’UE s’adaptera à nous aussi. Nous sommes demandeurs. Pas eux. Ils sont les maîtres du jeu de l’adhésion à leur club. Pas nous. Le processus va être complexe et souvent douloureux. Le témoignage des nouveaux Etats-Membres à ce sujet est éloquent. Surtout que dans notre cas, l’UE ne sera pas aussi généreuse. Déjà l’actuel élargissement a bénéficié de beaucoup moins de fonds que ceux des années 80. Mais si nous le voulons, je n’ai aucun doute que nous réussirons.

La démocratie est exigeante

Cependant nous resterons vigilants aux attentes de notre peuple et aux intérêts nationaux essentiels de notre pays. Comme en toute chose quand il s’agit de construire l’avenir, il faut rester l’esprit ouvert aux alternatives au cas où le chemin choisi s’avèrerait une impasse ou bien contiendrait des conditions inacceptables pour notre identité. Nous voulons rejoindre l’UE pour nous renforcer, par pour nous y perdre. Et c’est d’ailleurs pour cela que notre stratégie a aujourd’hui réussi, là où d’autres dirigeants de notre pays avaient échoué. Nous avons considérablement renforcé la démocratie turque, et c’est cela avant tout qui nous permet d’avoir aujourd’hui cette réponse positive de nos frères européens. Mais la démocratie est exigeante. Ne nous cachons pas que l’avenir va exiger de nous conformer intégralement au modèle démocratique promu par l’Union européenne. Aucun pouvoir ne pourra plus longtemps échapper au contrôle démocratique. En un mot, d’ici la fin de cette décennie notre puissante armée devra se cantonner à la défense du pays et avoir quitté toutes les positions, sans exception, qu’elle occupe encore dans les affaires civiles de notre nation. Sinon, le rêve européen s’arrêtera net. Parallèlement, ne soyons pas naïfs, le développement de la démocratie dans notre pays va entraîner une libération de la parole et une floraison des visions d’avenir dont notre peuple a finalement été longtemps privé. Qui sait ce que nos enfants arrivés à l’âge de citoyens adultes au cours de la dernière décennie souhaitent réellement comme avenir ? In fine, ce seront eux qui auront le dernier mot dans vingt ans ou trente ans.

Aujourd’hui, être moderne, c’est notamment être européen.

D’autres voies peuvent s’ouvrir. Nous sommes désormais reconnus comme un pays, un peuple moderne comme le souhaitait, Atatürk, le fondateur de notre république. A son époque, être moderne, c’était forcément être européen. Aujourd’hui, c’est notamment être européen. Qui sait ce que cela sera demain. Pour conclure, je ne m’engage à suivre que des chemins qu’une majorité du peuple turc suivra souhaitable. Notre victoire du jour, avec l’ouverture prochaine des négociations d’adhésion, c’est d’abord avant tout celle de la démocratie turque. Demain sera ce que notre peuple voudra en faire ; et non pas ce que lui dicteront les uns ou les autres. Demain sera jugé par notre peuple en fonction de ses intérêts directs. Le chemin qui nous attend est ouvert. L’adhésion à l’UE ne sera pas une fatalité, mais un choix. Comme tout choix, il sera constamment réévalué de notre côté aussi (et pas seulement du côté de l’UE) en fonction des résultats et d’éventualités nouvelles. Si le chemin vers l’adhésion s’avère être une route qui conduit à l’annexion par Bruxelles, contraignant notre peuple, notre culture à se conformer aux us et coutumes de l’Europe de l’Ouest, alors nous devrons chercher une autre voie, celle d’une relation équilibrée entre deux partenaires égaux. Rien n’est inscrit. Tout est à écrire. Mais une chose est acquise désormais : cette nouvelle page de la glorieuse histoire turque sera écrite par tous les Turcs ensemble.

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