Auteur compositeur du groupe strasbourgeois Torso, Vincent Fallacara rêve d’une Europe qui n’existe pas. Une Europe Tout Monde, libérée de ses carcans nationaux et de ses petites mesquineries. Rencontre.
Ecoutez un extrait de la chanson "Max Beckmann".
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« Pourquoi Torso ? Au départ, c’était le nom d’un label indépendant que j’affectionnais particulièrement. Par la sonorité du mot mais aussi par les artistes produits. Le groupe hollandais Mecano, notamment. Par la suite j’ai appris que c’était également celui d’un ballet. Puis d’un des premiers serials killer défait par Eliot Ness. Ce rapprochement me séduit d’ailleurs assez. » La trentaine, Vincent Fallacara reçoit dans un bar strasbourgeois. Le Métro. Un mot qui dépasse les barrières de la langue. Un peu à l’image des textes littéraires dont se nourrit Torso. « Affaires expédiées » de Primo Levi en est un. « Cet écrivain est l’un de mes préférés, justifie Vincent. Son analyse très clinique de l’être humain, son observation presque froide d’un camp de concentration, basé sur l’oppression, les brimades et les récompenses est unique. » Et à la fois presque universelle, « proche de la réalité du monde du travail dans lequel nous évoluons. Même si l’échelle de comparaison est ici tout autre, on y retrouve cette même négation de l’humain. » Un schéma également repris dans l’enseignement linguistique, déplore-t-il encore. « Prenez l’allemand. Des manuels éducatifs comme Rolf und Gisela ont engendré une vision complètement figée et stéréotypée de la famille allemande. Cette caricature a empêché des générations entières de découvrir la richesse culturelle de nos voisins les plus proches. Résultat, si vous demandez à un Français ce qu’est sa vision culturelle de l’Allemagne, il vous répondra le foot, l’Apfelstrudel ou, pire encore, les Tyroliens en culottes de peau. Mais sauf très rare exception personne ne vous mentionnera Hermann Hesse ou Patrick Süskind. »
« On répète comme des singes ce qu’on nous dit de penser »
Ce gouffre quasi incompressible, Vincent tente à sa manière de le combler. Il ne parle pas la langue de Goethe, qu’à cela ne tienne. Auteur-compositeur, il picore sur la bande FM germanique, en sample des extraits théâtraux, y ajoute ses textes en français, avec pour résultat un titre hors normes, « Max Beckmann », qui sonne déjà comme une petite revanche sur sa propre histoire. Celle d’un homme longtemps empêché d’apprécier la richesse culturelle d’une Europe que l’on veut pourtant citoyenne, fraternelle et unie. D’une Europe que l’on veut proche du citoyen mais dont nul ne lui livre véritablement les clés. « Prenez le projet de constitution européenne. Les médias nous parlent de ce que nos dirigeants en pensent et non de ce que contient le texte. Personne ne prend le temps de nous l’expliquer froidement. C’est cette démarche qui me gène. Au lieu de nous aider à nous faire notre propre opinion, tout est fait pour que nous calquions notre jugement sur celui de Jospin, de Hollande ou de Fabius. » Ce constat amère nourrit les textes de Torso. « A la télé, à la radio, dans la cage d’escalier, on vous expliquera bien les choses, des cerveaux formatés ; sans vraiment y croire, juste par habitude ; on répète comme des singes ce qu’on nous dit de penser ».
« Nos démocraties sont aujourd’hui incapables de créer de nouvelles utopies »
Pourtant, Vincent jouera pleinement son rôle citoyen. Se rendra comme à l’accoutumée en bon petit soldat dans son bureau de vote. Même s’il estime que les dés sont pipés. Que « cette consultation n’est qu’un os à ronger pour donner à l’individu l’impression qu’il a un rôle à jouer alors qu’il sait pertinemment qu’il n’en a pas. » Pourquoi ? Par passion de l’Europe. Et par fidélité à la philosophie de l’absurde de Camus. « Savoir que ce que l’on fait est vain vous donne un pouvoir sur les éléments, une forme de supériorité sur les gens qui pensent qu’ils peuvent changer les choses. » Ce changement, il n’y croit plus guère : « Regardez ce qui se passe au niveau européen. D’un côté on nous dit qu’il faut faire l’Europe et d’un autre on se bagarre en coulisses sur des questions de souveraineté. C’est toujours la même histoire. Rien ne change. On reste emprisonné dans la stratégie du ‘Je veux faire quelque chose mais je refuse d’en supporter le coût’. Pire, nos démocraties sont aujourd’hui incapables de créer de nouvelles utopies. » Au point, appuie-t-il tout en paraphrasant le chanteur Mano Solo, « qu’il n’y a guère que les fachos pour avoir un espoir ».
Paradoxalement, ce rêve d’Europe, Vincent s’y accroche. Presque comme à une ultime bouée de sauvetage. Il la voudrait Tout Monde, à l’instar de l’écrivain antillais Edouard Glissant. Métissée, loin, très loin de ce « club de chrétiens blancs aux yeux bleus » ou d’un simple marché basé sur le seul profit de quelques uns. Une Europe qui ne reposerait pas sur une logique d’opposition - face aux Etats-Unis - mais de construction de quelque chose de nouveau, où l’individu serait réellement pris en compte. Une Europe qui n’existe pour l’instant qu’au travers des mots de Torso mais qu’il espère voir nos dirigeants mettre un jour en musique.
Mémo :
« Juillet 1942 », le nouvel album de Torso, sortira dans les bacs au premier trimestre 2005.
En savoir plus :
Le site web de Torso