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La chronique de la semaine
L’Europe, quels symboles ?
Par Eric Dacheux (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
27/10/2004 • 23h14
L’Europe souffre d’un déficit d’image. Il est presque impossible de la représenter. Pourtant, toutes les démocraties ont des images qui les symbolisent : la statue de la liberté ou un cow-boy pour les États-Unis, le pont sur la Tamise, un "policeman" ou Big Ben pour le Royaume Uni, ainsi de suite. Tel est, en tout cas, exposé de manière simplifiée, le concept de « déficit iconographique » élaboré par l’architecte hollandais Rem Koolhass.

Eric Dacheux est chercheur au laboratoire « Communication et Politique » du CNRS. Il dirige l’équipe « Espace public européen ». Il a publié, début 2004, « L’impossible défi, la politique de communication de l’Union européenne. » aux éditions CNRS.

C’est pour combler ce « déficit » que ce dernier a proposé l’exposition « Images d’Europe », qui prend la forme d’une fresque panoramique, offrant une représentation chronologique des manifestations visuelles de l’Union européenne. Ce travail, stimulant, est actuellement sous chapiteau, au rond point Schuman, à Bruxelles et pourrait voyager, dès 2005, à travers l’Union européenne. Si l’exposition mérite le détour, le concept qui la fonde est-il justifié ? Rien n’est moins sûr...

Une iconographie européenne peu abondante

Pour vérifier la thèse de Rem Koolhass, je me suis livré à une petite expérience : j’ai demandé à mes étudiants de représenter trois choses : leur pays, l’Union européenne telle qu’elle est, l’Union européenne telle qu’ils la rêvent. Chaque étudiant avait pour consigne de faire un dessin et d’expliciter, par quelques mots, son illustration. Au bout de dix minutes, ils m’ont rendu leur travail. Je n’ai pas encore fini d’exploiter toute la richesse de ces « images d’Europe », mais voici ce qui apparaît de manière flagrante. Tout d’abord, les personnes interrogées puisent dans un stock d’images préexistantes beaucoup plus important, pour représenter leur pays, que pour représenter l’Europe : une dizaine d’images pour la France (Tour Eiffel, bouteille de vin, drapeau tricolore, hexagone, Arc de Triomphe, fromage, baguette, coq gaulois etc.), contre seulement deux pour l’Union européenne (le drapeau européen, l’Euro). Le célèbre architecte hollandais a donc, d’une certaine façon, raison : la symbolique européenne est très faible. D’ailleurs, la plupart des drapeaux européens dessinés ne comportent pas les douze étoiles, symbole de l’harmonie et de la perfection, mais un nombre oscillant entre 10 et 25 étoiles. Comme si ce chiffre n’avait que peu d’importance ou bien alors devait correspondre, à l’instar du drapeau américain, au nombre de pays de l’Union européenne.

Par ailleurs, l’importance quantitative de la symbolique nationale rappelle une vérité que les partisans du cosmopolitisme ont parfois tendance à oublier : l’identité européenne ne peut pas se construire en remplacement de l’identité nationale, mais en s’appuyant sur elle. Les stéréotypes nationaux sont, aujourd’hui, à peu près les seuls éléments de connaissance de l’autre que partagent tous les citoyens européens. C’est en s’appuyant sur eux, puis en les détournant que l’on pourra, un jour, favoriser la création d’une culture civique commune et, par suite, d’une symbolique commune. Cela dit, le fait que les citoyens n’aient que très peu d’images européennes stéréotypées à se mettre sous la dent ne signifie pas que l’Europe souffre d’un déficit d’image. C’est même le contraire que l’on constate car, à ma grande surprise, à peu près tous les étudiants ont dessiné une image de l’Europe actuelle. Image, et c’est là où le bât blesse, fort différente de l’image de l’Union européenne dont ils rêvent...

Une Union européenne qui ne fait pas rêver.

L’image qui revient le plus souvent pour symboliser l’Union européenne est l’Euro. Soit sous forme de pièces, soit sous forme de billets. Or, comme aimait à le dire Jacques Delors, qui a su, en 1986, réveiller la construction européenne, laquelle somnolait dans l’indifférence générale : « On ne tombe pas amoureux d’un grand marché ! » Assertion confirmée par les commentaires de ceux qui utilisent ces symboles : « Dans l’Union européenne actuelle, je vois un gros sigle Euro qui brille. Car pour l’instant, je n’ai qu’une vision financière de la chose bien plus qu’une vision humaine. » (feuille n°1 transmise par les étudiants). Dans cette optique, l’Euro est donc, tout à la fois, le symbole de l’existence concrète de l’Union européenne, mais en même temps le symbole que l’économie, lentement, se désencastre du politique, que le projet politique de l’Union européenne se dilue dans le grand marché mondial. Plusieurs commentaires vont dans ce sens et proposent d’ailleurs comme « Union européenne rêvée » une Europe puissance qui ne subit plus la loi économique des USA ou de l’Asie mais qui dicte ses règles : « La première puissance mondiale sera l’Europe à tous les niveaux » (feuille n°46, illustrée par un podium : sur la plus haute marche l’Europe, sur la deuxième les Etats-Unis, sur la troisième, la Chine). Cependant d’autres sont plus optimistes et utilisent le symbole « Euro » pour signifier que « L’Euro marque le début de l’Europe » (feuille n°15). Plus de 60 ans après la création de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier), il serait temps !

Cependant, si l’Euro est, devant le drapeau européen, le stéréotype symbolique le plus souvent utilisé, il reste minoritaire dans les cent-cinquante illustrations que nous avons récoltées. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de représentation stéréotypée socialement reconnue que les jeunes Européens ne se font pas une image de l’Union européenne. Or cette image n’est pas bonne. La plupart des représentations tourne autour de deux thèmes :

-  La discorde, la désunion : cercles non reliés entre eux symbolisant les pays, cartes plus ou moins (plutôt moins que plus) représentatives du territoire européen hérissées de frontières, formes géométriques brisées, etc. Les étudiants utilisant ce type d’image rêvent de deux Europe différentes, pas forcément incompatibles, mais pas non plus obligatoirement complémentaires. D’un côté, une Europe unie : cercles reliés entre eux, carte sans frontière, puzzle reconstitué, etc. De l’autre, une Europe métissée, mélangée : un cœur énorme englobant des personnes qui se tiennent la main, personnes portant des drapeaux différents soutenant le même objet, figures géométriques toutes reliées les unes aux autres, etc. On retrouve, sans doute ici, les deux grandes visions de l’intégration européenne : l’uniculturalisme (fusion de toutes les cultures dans une seule) et le cosmopolitisme (fin des identités culturelles collectives). Visions qui sont aux antipodes de la devise de l’Union européenne « Unité dans la diversité » qui, elle, symbolise le projet interculturel (maintien des cultures nationales, ajout d’une culture commune).

-  Le désordre ou comme le dit une étudiante « le gros bordel » (feuille N°2) : des fils qui s’entremèlent, un bateau ivre « UE » sur une mer en furie, une voiture sans roue, des étoiles éparpillées, etc. Ces illustrations semblent davantage refléter l’incompréhension du système européen et la perception des tensions politiques entre les différents États que le désir d’un ordre rassurant. Certes, ce désir est parfois exprimé (vingt-cinq étoiles soigneusement rangées dans un drapeau, par exemple), mais l’Europe rêvée par ces étudiants sensibles au désordre européen recoupe celles des étudiants sensibles à la discorde : une Europe unie et/ou métissée...

L’Europe en panne d’utopie

Ainsi, si l’Union européenne souffre bien d’un déficit d’image dans la mesure ou le stock disponible de symboles communs est beaucoup plus réduit que le stock de symboles nationaux, l’Union souffre davantage d’une mauvaise image. Notre petite expérience - que chacun peut répéter autour de lui (famille, école, association, etc.) - indique que l’image de l’Union européenne est mauvaise. L’Union européenne ne fait plus rêver, elle inquiète. Le déficit de communication de l’Union européenne n’est pas le résultat d’une carence symbolique, mais politique. L’Union européenne n’est plus portée par un projet politique clair et mobilisateur. L’utopie d’un continent pacifié a été, pendant des siècles, le moteur de la construction européenne. La paix est, aujourd’hui, un acquis de l’Union européen. Mais à trop vivre sur ses acquis ont meurt ruiné.

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