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Entretien Le regain de l’empire américain ?
Par Charles Bobe (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
28/10/2004 • 00h00
Les élections américaines tiennent une bonne partie du monde en haleine. Bush ou Kerry ? Les conséquences sur la scène internationale ne seront évidemment pas les mêmes selon que l’un ou l’autre sera élu. L’Union européenne ne fait pas exception à ce suspense. Du choix du président américain va dépendre l’évolution des relations transatlantiques et l’évolution même de l’UE, notamment en matière de politique de sécurité et de défense. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, le plus multilatéraliste des deux candidats à la Présidence du "Nouveau Monde" ne serait pas le meilleur défenseur d’une Europe forte.
A noter dans votre agenda : Barthélémy Courmont sera l’invité de notre prochaine soirée EUROPEPLUS le mercredi 3 novembre 2004, à partir de 20h. Au lendemain des élections américaines du 2 novembre, le nom du futur occupant de la Maison-Blanche devant être connu, il réagira à chaud sur ce que peut nous réserver l’avenir des relations Europe/États-Unis. Pour en savoir plus. Pour s’inscrire. CB : Quels sont les enjeux des élections présidentielles américaines pour les relations entre l’Europe et les États-Unis ? BC : En fait, tout dépend qui, de Bush ou de Kerry, sera élu. Si c’est George W. Bush, cela pourrait prolonger la situation de crise que l’on connaît depuis la guerre en Irak. Cependant les choses ont évolué. Il y a eu une réelle tentative de rapprochement de la part de Washington (célébration du 60e anniversaire du débarquement, G8) pour tourner la page de cette crise transatlantique. Il y a également de grands dossiers sur lesquels l’Europe et les États-Unis ont choisi de se rejoindre : Côte d’Ivoire, gestion de la crise Nord-coréenne (alignement de l’UE sur ce qui est proposé par Washington), crise avec l’Iran (Washington a émis des réserves, mais a la volonté de ne pas s’interposer dans le dialogue entre Téhéran et les partenaires européens). Alors est-ce que la crise transatlantique est passée ? Il convient de mettre un bémol, car il existe de nombreux dossiers où les rivalités restent importantes, voire risquent d’aller plus loin. Si John Kerry est élu président des États-Unis, au-delà du discours diplomatique plus conciliant, nous aurions malgré tout un nombre de problèmes qui émergeront rapidement. Car les États-Unis ont des obligations auxquelles il leur est difficile de se soustraire (par exemple, un retrait d’Irak est à exclure dans l’immédiat). On imagine mal comment le chef de l’exécutif américain pourrait tout changer. Car il faut se rappeler que le Président est limité dans ses prérogatives par le Congrès, actuellement en majorité républicain. Donc même si John Kerry devient président, il ne faut pas s’attendre à de profonds bouleversements. Lequel des deux candidats est le plus à même d’opérer un réel rapprochement transatlantique ? L’âne démocrate et l’éléphant républicain © DR
John Kerry est plus conciliant, il favorise une option plus multilatérale avec les alliés européens. Or, il n’est pas forcément certain que ce soit ce qui améliore le plus les relations avec l’Union européenne. Il y a plus de chance que les choses se passent mieux si George W. Bush est réélu. Car si John Kerry annonce un retour au multilatéralisme dans la lignée du président Clinton, son discours sera accompagné de demandes auprès des différents exécutifs européens afin que ceux-ci assistent les États-Unis en Irak. Cela engendrerait donc des difficultés, car même si les différents chefs d’États peuvent être d’accord, la justification d’entrée en guerre auprès de l’opinion publique européenne paraît difficile, comme on a pu le voir en Espagne. C’est un problème qui dépasse les querelles de personnes, problème accentué si le président américain faisait preuve de bonne volonté ! Inversement, George W. Bush réélu sera tenu de faire appel aux Européens. On peut imaginer le président qui réorienterait ses relations avec l’Europe en annonçant un repli d’Irak et l’Otan qui s’y déploierait, notamment dans le domaine de la formation militaire. On l’a vu récemment, il y a eu une reprise du dialogue avec la scène européenne. Washington pourrait faire son mea culpa sur ce qui a été au centre de la crise transatlantique depuis un an et demi. Ce serait accepté par l’Europe et plus à même d’être accepté par l’opinion publique américaine, à partir du moment où c’est le même Président qui choisit de réorienter sa politique, notamment au Moyen-Orient. Justement, vous parlez du Moyen-Orient, est-ce là un domaine qui, quel que soit le prochain Président américain, restera un terrain de compétition, voire d’affrontement, entre l’Union européenne et les États-Unis ? En ce qui concerne le soutien à Ariel Sharon, Kerry est assez proche des positions de Bush. Ils sont tous les deux déterminés à poursuivre la feuille de route et à continuer de mettre Yasser Arafat de côté. Il n’y aura pas de modification profonde. Cette question n’a pas été soulevée lors des débats télévisés entre les deux candidats, car il n’y a pas de divergence politique à ce sujet. Cela pose un problème avec les partenaires européens qui continuent de considérer Yasser Arafat comme interlocuteur si ce n’est privilégié, en tout cas nécessaire. C’est là un sujet de discorde. Quant au projet américain de Grand Moyen-Orient dont on a tant parlé, il a été critiqué et remis en cause et effacé des priorités des États-Unis. Lors du sommet de l’Otan à Istanbul en juin dernier, les États-Unis n’ont pas parlé de ce projet. Des concessions ont par ailleurs été faites par les Américains et les Européens, parmi lesquelles la participation de l’Otan à la reconstruction en Irak. Cela revient, de la part des États-Unis, à laisser en attente ce Grand Moyen-Orient. Après l’élection présidentielle américaine, la priorité restera l’Irak. On est aujourd’hui loin du délire des néo-conservateurs. On pense avant tout à régler la question irakienne. Qu’advient-il du développement d’une défense européenne commune ? On peut se demander si l’élection de George W. Bush ne serait pas plus profitable à ce projet. Car si John Kerry est élu, il rappellera, du moins dans son discours, le lien transatlantique en soulignant que les États-Unis sont une puissance européenne du fait de leur position au sein de l’Otan. Or, la conception de Bush en ce qui concerne l’Otan a réellement évolué s’agissant de ses rôles futurs, y compris l’extra territorialisation et l’utilisation de l’Otan à des fins politico-civiles. Cela laisserait la place pour une force européenne là où l’Otan n’est pas engagée. C’est le projet des Français, des Allemands et des Belges : formuler des alliances ponctuelles, selon les conflits, sous le contrôle d’un directoire. Il y a là une remise en question de l’Otan comme force intégrée et donc une ouverture pour une force européenne. La perception d’une utilisation possible de la force européenne et spécifiquement dans certains cas rallie les États membres de l’UE plus que par le passé, et ce, grâce à une proposition de Washington. George W. Bush a porté cette proposition. Si John Kerry est élu, il sera un chef de l’exécutif disposé à revenir à une situation plus classique. Cela porterait un sérieux coup à la politique de sécurité et de défense commune (Pesc). On a vu une Europe divisée au moment de la guerre en Irak. Ces différences sont-elles toujours de mise ? Les choses ont évolué. Certains pays réalisent qu’ils se sont trompés en soutenant les Américains dans la guerre en Irak ou que leur opinion publique n’y est pas favorable. C’est vrai de l’Espagne, mais aussi des pays d’Europe centrale et orientale : ils se sont engagés par pragmatisme, pour les aides accordées par Washington ou pour des intérêts particuliers. Or, notamment en Pologne, on attend toujours les promesses faites par Washington. Certains pays se disent que cet engagement a été inutile. Les rivalités entre les Européens demeurent, car elles portent sur l’Union européenne dans le domaine de la défense. Il existe là des divergences marquées entre les grands États et les petits États. Même avec un changement d’attitude de Washington, ces divergences resteront. La vraie question est de savoir comment dialoguer entre Européens. L’UE n’est pas encore efficace d’une seule voix, ce qui nous a été confirmé par la crise irakienne. Mais nous pouvons cependant constituer de petites coalitions qui permettraient des interventions militaires. Ce serait là reconduire le principe de « coalitions de circonstance » de Washington. Les pays européens qui dénoncent cette proposition reprennent les critiques formulées par les grands pays envers les États-Unis : retrouver toujours les mêmes, notamment la France et le Royaume-Uni, qui par leur puissance militaire prendraient systématiquement en main le destin des autres pays, notamment celui des petits pays. L’intégration de la Turquie dans l’UE représente-t-elle un intérêt spécifique pour les USA ? Les États-Unis ont toujours été favorables à l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne, car la Turquie est membre de l’Otan. Avoir un pays de l’Otan de plus devenir membre de l’UE les arrange. Une organisation Nord Atlantique qui se calque sur l’UE, ou inversement, permet à Washington de peser de tout son poids sur les orientations de la défense européenne. Cela leur permet de continuer à exister au sein même de la défense européenne. Il en va d’ailleurs de même pour la Pologne ou la République tchèque par exemple. Un petit pronostic pour les élections présidentielles américaines ? Ces élections vont se jouer dans un mouchoir de poche, c’est-à-dire dans les trois swing states que sont la Floride, la Pennsylvanie et l’Ohio. Ces élections vont être extrêmement serrées. Le risque réel est d’avoir un scénario comparable à celui de 2000, à savoir un président élu sans soutien populaire. Ce serait dommageable que cela arrive deux fois coup sur coup, surtout si cela profite une nouvelle fois à George W. Bush ! Pour en savoir plus : Sur l’Otan et sur la politique de sécurité et de défense commune expliquée par le ministère des Affaires étrangères belge. Pour tout savoir sur l’évolution de la Pesc.
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