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Lutte contre les pandémies : faut-il avoir la chair de poule ?
Par Christophe Nonnenmacher (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
27/10/2004 • 23h14
L’Union est-elle en mesure de faire face à une pandémie ? En dépit des satisfecit affichés quant à l’optimisation des coopérations sanitaires en Europe, de nombreuses inquiétudes apparaissent encore. État des lieux.

« On peut craindre qu’il y ait entre 9 et 21 millions de personnes qui soient infectées par la grippe aviaire. » Un tiers de la population hexagonale ! « 90.000 à 250.000 morts » ! Attaque bio terroriste, déclaration de guerre bactériologique ? Non. Ce cri d’alarme, lancé le 13 octobre dernier, les Français le doivent à leur ministre de la Santé, Philippe Douste-Blazy qui, satisfait de son effet, rassure dans la foulée : « Mais ça, c’est de la fiction pour l’instant. C’est la raison pour laquelle nous mettrons en place tout de suite le vaccin, dès l’instant où l’on connaîtra le virus. » Seul « hic », l’utilisation de l’expression « pour l’instant » et l’optimisme affiché quant à la mise à disposition rapide d’un vaccin. Car si l’on en croit les experts, la chose ne semble guère aisée. Interrogée sur la question, Françoise Keller, professeur à l’Institut de virologie de la faculté de médecine de Strasbourg, précise que la production d’un vaccin susceptible de contrer les effets d’une pandémie de grippe aviaire peut prendre jusqu’à six mois de temps. Non pas par incompétence des services pharmaceutiques et virologiques concernés mais pour une raison toute simple et indépendante de la bonne volonté des chercheurs : « Ce type de vaccin vivant est produit sur un œuf embryonné. Cela prend donc du temps. D’autant plus que si l’on prend l’exemple de la souche H5N1 de la grippe aviaire, celle-ci est très pathogène et détruit les embryons. ».

Un centre européen de prévention aux contours encore flous

Faut-il en conclure que ni la France, ni l’Europe ne résisteraientt à une pandémie ? A en croire les institutions communautaires, l’Union serait en théorie relativement bien préparée à ce cas de figure. Principal motif de satisfaction, l’adoption en mars dernier par le Conseil des ministres d’une proposition de la Commission visant à créer un centre européen de prévention et de contrôle des maladies (CEPCM). Cette agence basée à Stockholm, et qui devrait voir le jour au plus tard le 20 mai prochain, devrait « permettre à l’Europe de rassembler ses capacités de contrôle spécialisé avec plus d’efficacité, en donnant la possibilité à des équipes d’enquêteurs européens, en cas d’épidémies, de se regrouper rapidement et efficacement », annonce-t-on dans les couloirs de la Commission européene. Légèrement plus concret, les statuts du CEPCM indiquent que « s’il existe des foyers d’une maladie grave d’origine inconnue et que si celle-ci est susceptible de se propager sur le territoire de la Communauté, le centre agit de sa propre initiative jusqu’à ce que la source de l’épidémie soit connue ». Reste qu’en l’état, rien dans le document ne précise les modalités et moyens exacts de cette intervention.

Les limites de la coordination communautaire

Seule certitude, l’agence travaillera en étroite collaboration avec la Commission, ouvrira une banque de données regroupant les données sanitaires recueillies par les États membres. Mais, pour ce qui est de l’action concrète, de la constitution de stocks communautaires d’antiviraux qui, bien qu’incertains quant à leur effet, auraient au moins le mérite d’exister, et des instruments mis à sa disposition en cas de déclenchement d’alerte précoce - que le CEPCM peut ordonner - le texte reste particulièrement flou. Rien n’indique, par exemple, qu’il pourra de lui-même ordonner la fermeture immédiate de l’espace Schengen aux personnes et animaux en provenance de zones à risque. Certes, rien n’empêche les États d’agir en ce sens mais la prédominance d’une action intergouvernementale sur une décision communautaire n’est pas sans poser certains inconvénients en situation d’urgence de par la perte de temps qu’occasionnerait une concertation des ministres de la Santé. Quant à l’efficacité du suivi des victimes, de leur mise en quarantaine et de leur possible vaccination, celle-ci dépendrait principalement - en dépit des satisfecit prononcés sur l’amplification de la coordination communautaire - du taux de réactivité individuel des gouvernements des Etats membres. Or, en l’état, rien n’indique que si la France semble être relativement à même de gérer une crise sanitaire de cette ampleur, il en aille de même pour l’ensemble des autres pays de l’Union. Une hypothèse qui n’a peut-être pas de quoi (encore) donner la chair de poule aux citoyens européens mais qui pourrait s’avérer insuffisante pour voler efficacement dans les plumes d’un virus de type H5N1.

Memo :

-  C’est grâce à la vigilance de deux douaniers de l’aéroport de Bruxelles que mercredi 27 octobre a pu être écarté un risque probable d’entrée de la grippe aviaire en Europe, à la suite du contrôle d’un passeur qui détenait deux aigles thaïlandais, porteurs du virus. Le renforcement des contrôles depuis quelques années à Bruxelles a fait considérablement chuter le trafic des espèces exotiques rares.

-  Réticences à produire des vaccins. Selon Philippe Douste-Blazy, les autorités françaises ont déjà commandé 13 millions de doses d’antiviraux pour protéger la population, si pandémie il y a, jusqu’à huit millions de Français pourraient, selon son scénario, se retrouver sans antidote... pour peu - encore - que les antiviraux commandés répondent réellement aux caractéristiques du virus. Prenant exemple de celui de la grippe aviaire, le docteur John Wood, responsable de la division de virologie du British national institute for biological standards and control, ne cache d’ailleurs pas son scepticisme : « Le virus meurtrier cette année est légèrement différent de celui qui avait frappé en 1997 et, si une pandémie éclate, sa souche sera très probablement différente. Il est donc difficile de faire des stocks d’un vaccin qui ne sera pas forcément adéquat ». D’où, peut-être, une certaine désinvolture des laboratoires pharmaceutiques à coopérer avec les pouvoirs publics. « Les fabricants obéissent aux lois du marché et peuvent avoir des réticences à produire un vaccin pour une pandémie qu’on ne peut prédire avec certitude et qui, finalement, pourrait être due à d’autres souches que celles actuellement en circulation », déplore l’Organisation mondiale de la santé. Résultat : parmi la douzaine de grandes sociétés produisant des vaccins antigrippaux dans le monde, seules Avantis Pasteur Inc et Chiron Corp ont à ce jour produit de petits lots de vaccins pour des essais cliniques qui, en raison d’un cahier des charges légal et sanitaire draconien, ne devraient pas commencer avant la fin de l’année... Quant à d’autres épidémies potentielles, dont une poussée du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), les outils d’intervention virologique sont encore plus faibles, la cause du SRAS n’ayant toujours pas été déterminée avec précision, précise la société canadienne de pédiatrie.

En savoir plus :

Règlement instituant un centre européen de prévention et de contrôle des maladies

Alerte et conduite à tenir en cas de suspicion de résurgence du SRAS. Institut français de veille sanitaire

Présentation du plan gouvernemental français de lutte contre la pandémie grippale d’origine aviaire au 13 octobre 2004

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