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Tribune L’oeil sur Pékin et New Delhi
16/11/2004 • 13h34
L’Europe et la Chine, L’Europe et l’Inde : une relation classique de puissance à puissance, associée à une problématique commune de gouvernance de méga- populations (plus de 500 millions d’habitants) Franck Biancheri est le directeur des études du think-tank Europe 2020, spécialiste depuis vingt ans de l’Europe, notamment de son processus de démocratisation. Il a été élu héros européen en 2003 par le magazine américain « Time ». Le sixième séminaire d’anticipation GlobalEurope 2020, en octobre 2004, a traité de la future politique européenne en matière de relations avec l’Asie. Le « tropisme chinois » actuel de nombreux décideurs politiques et surtout économiques illustre le problème conceptuel central qui se pose à l’UE dans sa définition d’une politique extérieure commune vis-à-vis de l’Asie : la très grande disparité de statuts et de situations entre les différents Etats de la région. A côté de la Chine, membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU, puissance nucléaire et spatiale à part entière, pays le plus peuplé de la planète, dirigé par un gouvernement autoritaire, on trouve l’Inde, second pays le plus peuplé de la planète (et peut-être premier d’ici deux ou trois décennies), puissance nucléaire mais souffrant du complexe d’être considéré comme une puissance régionale (et donc à la recherche d’une reconnaissance de statut mondial), gouvernée démocratiquement mais soumise à de très fortes tensions ethniques et religieuses aggravées par un conflit larvé avec son voisin pakistanais, récemment devenu l’incarnation des « délocalisations » à travers le monde occidental. Toutes deux sont des puissances avérées ou en passe de l’être sur l’ensemble du spectre du pouvoir, tout en étant en proie à d’énormes contradictions internes notamment au niveau social. Ainsi, comme l’ont souligné plusieurs intervenants, le fameux potentiel des marchés chinois ou indien se « limite » à seulement 200 millions de Chinois ou 300 millions d’Indiens. Le reste de la population reste en effet extrêmement pauvre et pose de facto pour ces deux pays une question-clé d’ici 2020 : pourront-ils réussir à maintenir cette compétitivité qui leur permet de concurrencer efficacement les autres continents tout en maîtrisant l’énorme pression sociale que génère leur développement économique et social à deux vitesses ? Une nouvelle gouvernance ? Personne ne peut répondre à cette question aujourd’hui ; ce qui peut inspirer à l’UE deux axes stratégiques de coopération avec ces deux pays : d’une part une relation classique de puissance à puissance notamment en matière de gouvernance globale (ONU, sécurité, environnement, OMC, ...) et d’autre part, une relation plus innovante en matière de gouvernance de grandes entités politiques (supérieure à 500 millions d’habitants), qui sera le problème-clé en terme de politique intérieure pour la Chine et de l’Inde des prochaines décennies, comme ce le sera aussi pour l’UE. En effet, l’UE de demain, avec ses plus de 500 millions de citoyens de près de 30 nationalités différentes, peut apprendre de l’Inde (qui expérimente depuis 50 ans la gestion démocratique d’un ensemble de près d’un milliard d’habitants appartenant à une multitude de cultures différentes) et de la Chine (gestion multi-séculaire d’ensembles humains de plusieurs centaines de millions d’habitants), et, dans le cadre d’un tel dialogue, diffuser plus efficacement ses propres expériences en matière de démocratie, de gestion de la diversité collective et des droits des individus. Si la problématique peut être la même pour les deux géants en question, les méthodes pour le faire devront être différentes : très diplomatiques et gouvernementales avec la Chine ; plus démocratiques et décentralisées avec les Indiens, en se rappelant qu’il existe en Inde une presse indépendante qui peut se faire l’écho de telles approches innovantes de la part des Européens. Cette dernière stratégie aurait notamment pour effet de relativiser le souvenir colonial que les Asiatiques ont des Européens et qui s’accorde souvent très mal avec nos messages actuels sur la démocratie et les droits de l’homme. En effet, comme l’a rappelé un intervenant, si l’Asie ignore l’Union européenne (très peu d’Asiatiques savent ce qu’est l’UE), les Asiatiques se souviennent très bien des Européens ! L’ASEAN, la cible privilégiée des innovations de la politique extérieure commune Cette composante coloniale peut constituer paradoxalement l’un des atouts essentiels du futur succès des relations UE/Asean si les Européens (Anglais, Espagnols, Français, Portugais, Néerlandais) veulent bien se souvenir qu’au moment où ils s’engageaient dans la construction européenne, ils maintenaient encore la plupart de ces pays sous domination coloniale. Une telle prise de conscience éviterait nombre d’attitudes arrogantes préjudiciables au développement d’une coopération entre deux zones qui non seulement partagent un passé commun (même s’il fut conflictuel) mais qui surtout se sont engagés dans des voies d’avenir qui génèrent des questions communes. L’Asean s’est donnée à l’horizon 2020 des objectifs d’intégration économique, commerciale, sociale, environnementale et politique qui conduisent l’ensemble des peuples de cette zone (dont une large majorité vit désormais sous régime démocratique) à devoir affronter des questions très proches de celles que les Européens ont déjà ou bien vont devoir aborder prochainement. Que ces problèmes soient techniques (normalisation, standardisation, suppression de barrières douanières), structurels (infrastructures communes) ou politiques (échanges universitaires, renforcement de la coopération en matière de recherche, en matière de sécurité collective,..), cette entité régionale de 500 millions d’habitants, appartenant à des cultures différentes, a choisi de construire un chemin collectif pour renforcer son poids dans le monde tout en préservant la diversité de ses composantes. Bien entendu l’Asean construit sa propre intégration régionale, mais l’UE doit prendre conscience que c’est la zone du monde où se construit l’entité régionale qui pose des problèmes les plus proches des siens. Cette communauté d’enjeux et de problématiques, cumulée avec un fort potentiel économique et commercial, doit conduire l’UE à faire de l’Asean une cible privilégiée de sa politique extérieure commune. Au-delà des relations avec chaque pays de la zone, l’UE trouve ici l’un des très rares champs où elle puisse expérimenter les stratégies et des instruments de coopération de « région à région » dans les différents domaines où se développent ses propres compétences. Si l’un des objectifs centraux de la politique extérieure de l’UE doit être de stimuler partout où cela est possible l’émergence et le renforcement d’entités régionales intégrées démocratiques, alors l’Asean doit sans conteste être l’une des grandes priorités stratégiques de la politique extérieure de l’UE. L’Asean est demandeuse d’un tel partenariat qui lui permet de rééquilibrer l’influence de ses puissants voisins ; et l’UE, si elle sait être humble, possède une valeur-ajoutée stratégique pour l’Asean (comme l’a rappelé un intervenant, n’oublions pas que c’est en Europe que se trouvent par exemple les principaux centres mondiaux spécialisés sur les langues et cultures de l’Asie du Sud-Est - Langues’O à Paris, Soas à Londres, IIAS à Leiden, ... -, et non en Asie... !). La cible de la coopération bi-multilatérale entre l’UE et l’Asie doit donc être l’Asean et non pas l’Asie dans son ensemble.
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