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France-Allemagne : « Ces amis qui ne se connaissent pas »
Par Laetitia Darmon (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
17/11/2004 • 17h44
Amitié profonde ou superficielle, relation routinière ou passionnée : où en sont les citoyens qui composent le couple le plus en vue d’Europe ?

Entretien avec Claire Demesmay, chercheuse au Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) de l’Ifri (Institut français des relations internationales), elle présente sa récente étude sur les rapports entre les Allemands et les Français.

Au-delà des déclarations officielles d’amitié et des nombreuses initiatives de coopérations - économique, politique et culturelle - qui façonnent les relations franco-allemandes, comment les citoyens des deux pays se considèrent-ils ?

Les rapports entre les citoyens français et allemands sont faits à la fois d’une extrême sympathie et d’une grande méconnaissance mutuelle. D’un côté, toutes les enquêtes témoignent d’une amitié et d’une confiance croissantes entre les deux peuples : en 2004, les Français évaluaient à 70, sur une échelle de 0 à 100, leur sympathie pour l’Allemagne (contre 78 à eux-mêmes), quand les Allemands attribuaient 74 points à la France (80 points à eux-mêmes). De même, un sondage réalisé début 2004 montrait qu’à la question de savoir avec quel pays la France et l’Allemagne devraient entretenir des relations privilégiées au sein de l’Union européenne dans les années à venir, 57% des Français citaient spontanément l’Allemagne et 58% des Allemands, la France. Au-delà de ces chiffres très positifs, on se rend compte que les deux peuples portent un regard très stéréotypé sur leur voisin, dont ils connaissent mal les traditions et les modes de pensée. Côté allemand, on retient globalement l’image d’une France idyllique, lieu d’art de vivre et de créativité. Côté français, l’Allemagne est surtout perçue comme un pays terne, peu attirant. Ce manque de curiosité se traduit d’ailleurs avec éloquence dans les rayons des librairies françaises, où l’histoire de l’Allemagne semble se limiter à celle du IIIème Reich !

Comment expliquer ce fossé entre sympathie et méconnaissance ?

Depuis De Gaulle et Adenauer, les politiques ont volontairement développé un discours et une politique de proximité franco-allemande. Avec le traité de l’Elysée de 1963, les rencontres des dirigeants politiques des deux pays ont été rendues systématiques, tandis que l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) a initié de multiples échanges entre les jeunes, en sus des jumelages de villes et du programme Erasmus pour étudiants. Ces initiatives, qui ont permis à un grand nombre de Français et d’Allemands de découvrir l’autre dans sa vie quotidienne et d’apprendre à l’apprécier, sont souvent à l’origine d’une vive sympathie, qui se traduit notamment par de nombreux mariages et amitiés personnelles entre Français et Allemands. À cela s’ajoute la présence médiatique du discours officiel de l’amitié qui a, peu à peu, rassuré les citoyens sur leur voisin et contribué à ce que la confiance mutuelle augmente. Cependant, l’amitié entre les deux peuples, tout juste cinquantenaire, doit rivaliser avec le long siècle d’inimitié qui lui a précédé. Et il est difficile de se défaire de clichés profondément ancrés. Cela demande un réel effort de lecture et d’information sans lequel chacun a tendance, par paresse intellectuelle, à s’empresser de conforter ses certitudes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la recherche dans le domaine franco-allemand est aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

Cette méconnaissance a-t-elle eu et peut-elle avoir des conséquences politiques ?

Oui, bien sûr. L’ignorance n’épargne pas les dirigeants politiques, qui ont déjà été confrontés à un certain nombre de malentendus. Cela a été le cas, par exemple, lors des discussions intergouvernementales qui ont abouti à la rédaction du traité de Nice, en 2000 : parce qu’ils avaient mal compris l’importance du principe de parité aux yeux de leurs partenaires français, les Allemands ont été surpris que la France réagissent si mal à l’idée que l’Allemagne puisse être représentée au Conseil en fonction de son importance démographique, et qu’elle obtienne donc un poids supérieur à celui de la France. De même, il existe une profonde incompréhension entre Allemands et Français en matière de politique industrielle : les premiers ont tendance à considérer que l’interventionnisme des seconds date d’une autre époque, tandis que ces derniers peinent à comprendre la prise de distance du gouvernement allemand face aux acteurs de l’industrie. Ces malentendus ont cependant toujours fini par se résoudre, car les responsables politiques y sont à la fois contraints (sous peine de bloquer les dossiers au niveau européen) et aidés notamment par des experts des relations franco-allemandes. Pour autant, il ne faut pas négliger l’importance politique d’une meilleure compréhension entre les citoyens eux-mêmes : c’est en effet la société civile qui a été à l’origine du rapprochement d’après-guerre, notamment à travers le militantisme d’un Joseph Rovan ou d’un Alfred Grosser. En outre, les choix électoraux étant de plus en plus conditionnés par des questions de politique étrangère, la sensibilité de l’opinion publique sur ces thèmes n’est pas sans importance pour le cours politique adopté.

Il y a donc un avenir pour le couple franco-allemand en Europe ?

Aujourd’hui, il ne suffit sans doute plus que la France et l’Allemagne se mettent d’accord pour qu’un compromis soit trouvé au niveau européen. Cependant, je pense que le réflexe franco-allemand reste indispensable dans l’Union à 25. Cela suppose que les deux pays ne donnent pas l’impression de fonctionner en couple fermé, car leurs partenaires européens ne pourront jamais l’accepter. Les nouveaux États membres, en particulier, qui ont subi le joug soviétique, insistent pour être traités sur un pied d’égalité avec les États fondateurs et ne veulent pas se voir imposer des décisions par un petit groupe autoproclamé. Allemands et Français devront savoir se montrer ouverts aux propositions de leurs partenaires et associer certains d’entre eux à leurs initiatives. Dans ces conditions, je crois fortement en une pérennisation, à la fois possible et nécessaire, du couple franco-allemand.

Lire aussi notre article du 3 juin 2004 : "Français - Allemands : que reste-t-il de nos désamours ?"

En savoir plus :

L’étude de Claire Demesmay « Derrière le discours de l’amitié franco-allemande » a été publiée dans le cadre de la collection Visions franco-allemandes du Cerfa, qui se destine à favoriser la compréhension des valeurs, mentalités et de la situation politique des deux pays.

L’OFAJ

Le traité de l’Élysée

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