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Témoignage
Intégration : la politique de l’autruche des Néerlandais
16/11/2004 • 00h00
Une journaliste néerlandaise témoigne de son indignation, après l’assassinat du cinéaste Theo van Gogh, sur la politique d’intégration peu efficace de son pays. Pendant trop longtemps, le gouvernement néerlandais a fait l’autruche en ce qui concerne l’intégration des minorités. Les immigrants ont moins d’opportunités en ce qui concerne l’éducation, l’emploi et ne sont que depuis peu intégrés aux lois du pays. Bien souvent, leurs contacts passent par le conflit. Le meurtre de Theo Van Gogh il y a quelques semaines a encore creusé le fossé.

Par Christine de Vos, journaliste néerlandaise. Traduction : Pierre Nicoli

C’est durant la fin des années 60 que sont arrivés les premiers « gastarbeiders », autrement dit les « travailleurs invités ». A cette époque, il y avait bien plus de travail que de travailleurs. Des milliers de jeunes, Turcs et Marocains, embauchés par des grandes compagnies industrielles, ont quitté leur pays et leur famille pour aller travailler dans des industries hollandaises où ils exerçaient pour la plupart du temps de lourds travaux manuels. Pariant que ces travailleurs immigrés finiraient par retourner dans leur pays, le gouvernement n’a fait aucun effort pour s’intéresser au problème de leur intégration dans la société. Il n’a pas fourni de cours de langue, ni aidé les immigrants dans les tâches administratives, ni encore expliqué quoi que ce soit sur les lois écrites ou non de la société néerlandaise. Ceux qui ont finis par s’intégrer l’ont fait grâce à l’aide de leurs collègues hollandais. Quand bien des travailleurs ont quitté les pensions pour s’installer dans de vraies habitations, beaucoup ont obtenu la permission du gouvernement d’amener leurs femmes et enfants. Cela a changé la composition ethnique du pays pour de bon.

Pendant longtemps, le gouvernement a eu la politique de l’autruche. Les cabinets successifs sociaux-démocrates se contentaient de : « l’intégration, oui, mais dans le respect de l’identité de chacun ». On ne force pas quelqu’un à apprendre une langue, on ne force pas quelqu’un à vivre comme la majorité des Néerlandais. Ceux qui ont essayé de pointer le doigt sur les problèmes de cette nouvelle société multiethnique furent taxés d’intolérance, et même de racisme. Bien que le gouvernement ait agi avec de louables intentions, il a oublié d’écouter les gens, qui étaient confrontés quotidiennement à des étrangers n’ayant aucune idée du fonctionnement de la société. Cela a souvent mené à des conflits difficiles. On peut dire que le gouvernement a failli à la fois aux immigrés comme aux nationaux.

Arrivé aux années 90, le problème n’a fait qu’empirer pour arriver à une situation toujours présente. Beaucoup de descendants d’immigrés de deuxième ou troisième génération s’en sortent bien. Ils parlent couramment le néerlandais et sont intégrés dans le système éducatif secondaire. Malgré, plutôt que grâce à, hélas, la politique nationale. Beaucoup ont moins de chances de réussir dans le système éducatif ou dans le travail que les Hollandais natifs, et sont condamnés à rester dans les classes socio-économiques pauvres. De plus, le racisme et l’exclusion empêchent les minorités ethniques de connaître la réussite professionnelle.

Entre temps, les politiciens ont reconnu le besoin d’une politique d’intégration active, à travers l’enseignement de la langue. Divers projets ont été initiés : des cours supplémentaires de langue pour les jeunes enfants à des programmes de soutien pour les parents. Les nouveaux arrivants sont obligés de suivre des cours de langue et de civilisation hollandaise. Ceux qui abandonnent sont punis par une réduction de leurs allocations, ou par le retrait de leur carte de séjour. Un des soucis de ces « cours d’acclimatation » est qu’il est le même pour la femme illettrée venant du Rif du Maroc et pour le médecin ayant fui Téhéran. Beaucoup de ceux qui ont suivi ces cours se plaignent qu’ils ne les préparent pas à des interactions réussies avec les Hollandais et leurs institutions.

Les politiques de gauche, et plusieurs scientifiques sociaux arguent que l’on attend trop de ces cours disons « d’acculturation » et de ces cours supplémentaires pour les enfants. « La politique n’intègre pas les gens, les gens le font d’eux-mêmes. ». L’intégration se fait par le voisinage, par la boulangerie du quartier, et par la cour de récréation. Ceci cible parfaitement le problème. Au cours des années, les Hollandais ont quitté les quartiers populaires à mesure qu’ils devenaient trop colorés. Les parents hollandais ont mis leurs enfants dans des écoles « blanches », quand il y avait trop d’immigrants à leur goût. Des villes comme Rotterdam, La Hague et Amsterdam ont par exemple des quartiers constitués à 90% d’immigrés. Les écoles de ces quartiers accueillent souvent 75% d’enfants immigrés. Souvent, la première fois qu’un enfant entend quelqu’un parler hollandais, c’est en rencontrant le professeur. Vivre séparément rend l’interaction entre différents groupes plus difficile. Pourtant, aucun gouvernement n’a osé encore lancer une politique active envers cette forme de ségrégation, de peur de limiter la liberté de choix. « L’inconnu est mal-aimé. », comme le dit en substance un proverbe néerlandais.

Quand arriva Pim Fortuyn, il fut la voix du mécontentement et de la frustration d’un grand nombre de citoyens, constitués en majorité par la classe ouvrière. Ce que les sociaux-démocrates - historiquement porte-paroles de cette classe ouvrière - ont refusé de voir, Fortuyn le criait sur les toits, franchissant plus d’une fois la frontière entre mécontentement justifiés et racisme. Il serait trop facile de dire que les électeurs de Fortuyn sont tous racistes. Certain le sont, mais pour la plupart des gens, c’était une frustration grandissante et un sentiment de ne pas être écouté qui les ont fait se tourner vers la première personne prête à les écouter. Avec son assassinat par un activiste écologiste hollandais « de souche », il y a deux ans, les chiens sont lâchés. Tout sens de la décence nuancée ou non est bafoué. Toute insulte ou remarque envers l’Islam, les musulmans et la société polyethnique est non seulement toléré, mais est vu comme une tentative admirable de bousculer la légendaire tolérance néerlandaise. Theo Van Gogh était un exemple de cette attitude.

Le fossé entre les immigrants, et les non-immigrants semble plus grand que jamais, malgré des efforts louables pour tendre une perche. L’atmosphère actuelle d’hostilité donne aux minorités ethniques l’impression de ne pas être les bienvenues, d’être exclus. C’est dans ce climat que l’extrémisme a une chance de gagner du terrain.

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