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Rapprocher l’Europe des citoyens, une absurdité ?
Par Eric Dacheux (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
15/12/2004 • 08h56
Résoudre un problème mal posé est souvent très difficile voire impossible. Les esprits les plus brillants ont beau s’y pencher, rien n’y fait : les mêmes réponses bancales et les mêmes critiques énervées à ces réponses bancales s’échangent sans que la réflexion débouche sur du concret. C’est ce que l’on a pu encore constater lorsque, après des débats brillants et souvent innovants, les intervenants du Forum européen des « think tanks » (Organisé par l’Institut Aspen, Lyon 11-12 décembre 2004) se sont penchés sur la question « Comment rapprocher les citoyens européens et l’Europe ? ».

Eric Dacheux est chercheur au laboratoire « Communication et Politique » du CNRS. Il dirige l’équipe « Espace public européen » et a publié, début 2004, « L’impossible défi, la politique de communication de l’Union européenne. » aux éditions CNRS et en novembre 2004, « L’Europe qui se construit », Presses universitaires de St Etienne.

Cette question, leitmotiv sous l’ère de la Commission Prodi, est au mieux stérile, au pire stupide. Stupide car, prise au pied de la lettre, cette question laisserait supposer l’existence de deux entités : les citoyens européens d’un côté, l’Europe de l’autre. Or, l’Europe n’est rien d’autre qu’un territoire habité par des citoyens. Les citoyens n’ont pas à se rapprocher de l’Europe : ils sont l’Europe. Si, dans un sens plus métaphorique, il s’agit de souligner la montée de l’euroscepticisme et l’incompréhension entre les citoyens et les institutions de l’Union cette interrogation n’est plus stupide, mais stérile. En effet, vu l’impossibilité matérielle d’organiser une démocratie directe à l’échelon de l’Union, cette interrogation conduit forcément à mettre en avant les problèmes de communication politique afférant à une démocratie multiculturelle et plurilinguistique.

La communication entre les institutions et les citoyens n’est ni le problème ni la solution de l’euroscepticisme

Mes recherches au sein du laboratoire « communication et politique » du CNRS montrent que la communication n’est ni la cause majeure ni la solution privilégiée aux problèmes posés par la méfiance des citoyens vis-à-vis de l’Union. En effet, la communication n’est jamais une relation parfaite, mais toujours une tentative imparfaite de compréhension réciproque. La communication n’est pas une solution sociale, elle est toujours, par nature, un problème lié à la liberté d’interprétation de chacun.

De plus, la raison de l’impuissance de la politique de communication de l’Union européenne n’est pas liée aux outils - l’Union européenne déploie l’ensemble des outils de la communication publique : de la télévision par satellite aux rencontres publiques en passant par les brochures spécialisées et les objets publicitaires - ou aux difficultés structurelles d’une communication européenne - s’adresser, en l’absence d’un media généraliste de masse à plus de 450 millions de personnes vivant dans une zone géographique aussi étendue, parlant des langues diverses et ayant des cultures politiques différentes est une tâche dont on ne mesure pas assez l’extrême difficulté.

Non, l’impuissance de communication de l’Europe est liée à des erreurs stratégiques répétées qui ne font qu’amplifier le mal réel : le déficit démocratique de l’Union européenne. En effet, les errements de la politique de communication de l’Union européenne ne sont pas la cause, mais le symptôme du mal qui ronge la construction européenne. La communication n’est pas la solution à la crise démocratique de l’Union. Cette crise est plus profonde qu’on ne le croit. Il ne s’agit pas, comme le laissent penser les discours publics des responsables européens, d’un simple problème de communication entre les instances européennes et les citoyens ou, comme le disent beaucoup de politologues, d’une crise de la représentation propre aux Etats-nations, qui serait exacerbée par l’illisibilité du système institutionnel européen et l’éloignement physique du pouvoir bruxellois.

Pour être plus précis, il y a toujours un problème de communication entre les citoyens et les élites dirigeantes qui n’ont pas la même appréhension et la même compréhension des problèmes. De même, l’écart conflictuel entre les représentants et les représentés est dans la nature même de la démocratie représentative.

Le déficit démocratique : un déséquilibre entre idéologie et utopie

La source principale de la crise de légitimité de l’Union européenne est due à deux éléments politiques fondamentaux : l’absence d’un espace public européen et la non-cristallisation d’une nouvelle utopie européenne. Toutes les études concordent un espace public, large, populaire où l’on débat de questions européennes sous un angle européen, n’existe pas à l’heure actuelle. Or, l’espace public est le lieu de légitimation du politique. La faible légitimité de l’Union européenne provient donc, en partie, de l’absence d’un espace public européen.

Mais le déficit démocratique européen ne tient pas uniquement à cela, il s’explique, aussi, par un déséquilibre symbolique entre utopie et idéologie. La démocratie trouve son dynamisme dans la tension entre utopie et idéologie. Cependant, lorsque la seconde règne sans partage, la nostalgie vient suppléer la première. C’est exactement ce qui se passe dans l’Union européenne où, de moyen, la déréglementation des marchés est devenue - justement faute d’une nouvelle utopie autre que le pacifisme - une fin. Fin qui laisse sur le chemin des dizaines de millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. Or, ces citoyens européens, loin d’adhérer au mythe de la société de l’information qui bouscule leurs repères identitaires, tendent à trouver dans la nostalgie xénophobe (de l’extrême droite en Europe de l’Ouest, du communisme dans les pays d’Europe centrale et orientale) la contestation d’un ordre mondial qui les broie.

A suivre dans EPN n°23 en janvier.

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