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Comprendre Constitution : mon nom est « personne »
16/12/2004 • 00h00
EuropePlusNet poursuit son ambitieuse mission de vous rendre la « Constitution » intelligible. Après le volet : « La constitution est-elle assez sociale ? », une Constitution « personnaliste » : un choix de civilisation et de société. Par Daniel Riot, directeur de la rédaction européenne de France 3. Les « droits inviolables et inaliénables de la personne humaine »... L’Union « place la personne au cœur de son action »... « L’Union est fondée sur les valeurs de la dignité humaine »... « Toute personne a droit à... ». Le choix des mots ne doit rien au hasard : il s’inscrit dans une grille de pensées et de lectures qui a autant de sens que de valeur. Ce n’est pas là qu’une question de forme, mais de fond. Le texte signé le 29 octobre à Rome par les « 25 » et soumis à ratification constitue, en fait, dans sa lettre et son esprit, la première Constitution authentiquement « personnaliste » de l’Histoire. Le socle des valeurs La constitutionnalisation des « principes fondateurs » et du « socle des valeurs » de l’Union européenne grave ainsi dans le marbre du droit une conquête philosophique et morale de première importance. Il s’agit là d’une véritable révolution qu’on aurait tort d’ignorer ou de minimiser : elle fonde la spécificité de l’Union européenne. Avec l’affirmation d’une certaine idée, ou plutôt d’une idée certaine, de l’Homme. Les textes fondateurs des libertés et des droits individuels ne parlent pas (ou très peu) de la « Personne », Le mot, quand il apparaît, n’est utilisé que comme « nominal indéfini », « pronom indéfini », dans son sens négatif, en synonyme de « aucun » ou « quiconque ». Bonjour les gens ! Petits rappels, sans être exhaustif : la Magna Carta du 15 juin 1215, texte de base, parle « d’hommes libres », de « fidèles sujets », de « citoyens » ; le pacte suisse du 1er août 1291 traite des « gens », celui de Genève le 23 mai 1387 des « citoyens » ; le Bill of Rights du 13 février 1689 met en avant les « sujets », la déclaration des droits de Virginie, du 12 juin 1776, évoque les « hommes » et les « êtres humains », comme les textes de la Déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 et de la Constitution de 1777 ; la Déclaration française du 26 août 1789 et les Constitutions françaises depuis celle de l’an I, du 24 juin 1793, jusqu’à celle de 1958 (qui reprend le préambule de celle de 1946) parlent de « l’Homme », des « Hommes », des « Individus », des « Citoyens », du « Peuple ».... Or, comme le remarquait Hannah Arendt, « homo », en latin, c’était « l’homme sans droit » : l’humanum ne se résume pas à l’individu. Les juristes se sont d’ailleurs bien gardés de répondre à une question-clef : qui est « l’homme » des « droits de l’homme » ? De même, « sujet » définit une condition et « citoyen » qualifie une appartenance, comme « gent » ou « gens ». Il a fallu attendre le Statut du Conseil de l’Europe et, surtout la Déclaration européenne des Droits de l’Homme du 4 novembre 1950, pour que le mot « Personne » soit utilisé sous sa forme nominale, dans son sens positif, sur l’insistance de René Cassin imprégné, comme Robert Schuman, d’idéaux « personnalistes » et contre l’avis des juristes fidèles aux traditions « individualistes » du classique « Droit des gens ». Une invention de l’Europe La « personne » est une donnée universelle, bien sûr, mais elle est une invention de l’Europe : la plus belle, sans aucun doute. Fruit d’héritages multiples, comme toute la civilisation européenne, elle caractérise la spécificité de la « civilisation européenne » au sein de l’Occident et par rapport aux autres cultures grâce à des travaux de moines de Moyen-Age et de philosophes plus récents qui ont été éclairés et non aveuglés par les Lumières... Petits rappels étymologiques chargés de sens : Qu’est-ce qu’un peuple ? La découverte de la personne remonte aux premiers Hébreux, en Mésopotamie. Qu’est-ce qu’un peuple ? C’est un lien mystérieux qui relie les tribus d’Israël. Qu’est-ce qu’une tribu d’Israël ? Un groupe de « personnes » caractérisées par une identité propre et un rapport aux autres, donc une altérité... Le peuple n’est ni la foule, ni la populace, ni la masse. La personne n’est pas seulement l’être humain, l’individu. Le peuple et la personne sont, tous deux, porteurs de transcendance, de quelque chose qui les dépasse et qui leur permet de se dépasser. Ce n’est pas un miracle divin qui permet de faire sortir les Hébreux d’Egypte. "C’est l’Homme Moïse" qui réussit : la mer ne s’ouvre devant eux que parce que les hommes osent y entrer. Cette découverte de la personne, déjà exprimée par Saint-Paul, conceptualisée par des moines chrétiens au Moyen-Age, mériterait de longs développements métaphysiques, philosophiques et psycho-sociologiques. Elle est fondamentale mais intrinsèquement gênante, embarrassante. C’est sans aucun doute pour cela qu’elle a été souvent négligée, ignorée, rejetée, sous-évaluée... et qu’elle l’est encore.
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