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Entretien Esprit européen, es-tu là ?
Par Stephen Bunard (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
3/03/2005 • 12h29
En plein débat sur la Constitution européenne, Justine Lacroix revient sur la notion de patriotisme, au niveau européen. Sans pour autant parler d’États-Unis d’Europe fondés sur les mêmes principes que les États-Unis d’Amérique - une langue, un peuple, une monnaie -, décodons les principes d’une conscience collective européenne, qui ne doit pas se construire en opposition avec son « grand frère », ni sur le modèle des États-nations. Mais alors, sur quoi ? Justine Lacroix est maître de conférences en sciences politiques à l’université libre de Bruxelles (ULB) et l’auteur de « L’Europe en procès. Quel patriotisme au-delà des nationalismes ? », sorti en décembre 2004.
Justine Lacroix © DR
JL : Je dois dissiper un malentendu. Je n’ai jamais plaidé pour un « patriotisme européen », mais pour un « patriotisme constitutionnel » à l’échelle européenne. La précision est de taille. Le concept de « patriotisme constitutionnel » est né à la fin des années 1970 dans des débats allemands relatifs à l’avenir de l’identité nationale. Il a ensuite été introduit dans les enjeux européens par Jürgen Habermas au début des années 1990. À suivre cette démarche, l’identité de l’Union européenne pourrait se stabiliser sur les principes d’universalité, d’autonomie et de responsabilité civique qui sous-tendent nos conceptions de la démocratie et de l’État de droit. Les citoyens n’ont donc nul besoin d’oublier leur identité nationale pour devenir d’authentiques citoyens européens. Nul n’est besoin, non plus, de se référer à une « culture » ou à une « tradition » européenne. Appliqué à l’Union européenne, le vocable « patriotisme constitutionnel » signifie que le motif d’appartenance n’est ni la parenté géographique ni la proximité culturelle, mais la reconnaissance commune de principes constitutionnels - ceux de la démocratie et de l’État de droit - sans lesquels il n’y aurait pas d’espace institutionnel stable pour l’exercice de la liberté. Ce qui est visé, c’est un dépassement du principe nationaliste au sens le plus large. C’est dire qu’il ne saurait y avoir, pour les tenants d’un patriotisme constitutionnel, des États-Unis d’Europe dans le sens des États-Unis d’Amérique. Le patriotisme constitutionnel est juridique et politique, et non historique, culturel ou géographique. Or, contre ses détracteurs - pour qui le patriotisme constitutionnel n’existe pas car les gens n’adhèrent pas à des principes abstraits -, j’ai tenté de montrer que ce concept a une signification politique concrète nourrie d’un rapport intime à la culture et à l’histoire.
JL : Non. Mais, justement, l’Europe ne doit pas, à mes yeux, susciter un patriotisme du type de celui suscité par nos États-nations traditionnels. Un tel « élan patriotique » ne me paraît ni nécessaire ni souhaitable. Il n’est pas nécessaire car l’Union européenne diffère de toutes autres fédérations existantes en ce qu’elle ne fait pas appel à l’autorité suprême d’un peuple unique. Depuis l’origine, la construction européenne s’est définie comme un nouveau type d’entité politique fondée sur la pluralité persistante des peuples qui la composent. Elle est, selon l’expression introduite par Kalypso Nicolaïdis, professeur à Oxford, une « démoï-cratie » en devenir. Là, réside la vraie singularité du projet européen : en cette capacité à atteindre un niveau d’intégration comparable à celui des pays fédéraux les plus avancés, tout en maintenant des États-nations puissants, voire renforcés. Aussi étroite que soit l’Union, elle reste, comme le précise le préambule des traités, une union « entre les peuples d’Europe », une union entre des peuples distincts, des identités politiques distinctes, des communautés politiques distinctes. C’est une fédération d’États, pas un État fédéral. En outre, s’il devait naître, un « élan patriotique » à l’échelle européenne serait potentiellement dangereux, car il pourrait priver l’Union de son atout le plus original - à savoir son caractère réflexif. Nos engagements européens ne sont intéressants que dans la mesure où ils nous contraignent à questionner sans cesse nos attachements nationaux pour leur éviter de dériver vers une forme de loyauté inconditionnelle. Autrement dit, l’intégration européenne ne doit pas avoir pour finalité d’affirmer une nouvelle identité collective - ce qui reviendrait à reconduire la mythologie de la « nation souveraine » à l’échelle européenne -, mais plutôt d’imposer des limites à l’affirmation des identités collectives existantes, notamment nationales. Fondée sur la récusation des logiques d’exclusion - pour ne pas dire d’extermination - qui ont marqué la première moitié du vingtième siècle, la construction européenne devrait d’abord être comprise comme une efficace « machine à nuire à la bêtise identitaire » selon l’expression de Jean-François Bayart. D’où mes réticences à user du terme « patriotisme » à l’échelle européenne. Il ne s’agit pas ici de nier l’importance, voire la noblesse, des appartenances collectives. Mais la construction européenne a d’abord pour objet d’assurer que nul patriotisme ne soit immunisé de toute critique. À tous ceux qui se plaisent à souligner le caractère pâle et abstrait de l’identité européenne comparée à nos « chaudes » identités nationales, on peut faire valoir que le but des pères fondateurs de la Communauté n’a jamais été de rivaliser avec les attachements nationaux, mais simplement de « discipliner » ces derniers.
JL : Il existe aujourd’hui une tentation d’asseoir l’identité européenne en l’opposant à un « Autre ». Tel est, à mes yeux, le sens du manifeste sur l’identité européenne signé, le 31 mai 2003, par Jacques Derrida et Jürgen Habermas. À suivre ces deux philosophes, l’acte de naissance d’un espace public européen daterait du 15 février 2003, jour où des millions d’Européens sont descendus dans les rues de Londres, Rome, Madrid, Barcelone, Berlin ou Paris pour protester contre l’intervention américaine en Irak. Si l’on suit cette perspective, la nouvelle identité européenne pourrait constituer un contrepoids à la puissance américaine. D’où la mission civilisatrice qui devrait, selon ces auteurs, être assignée à l’Europe : proposer une alternative à la superpuissance américaine. Autrement dit, les Européens cimenteraient leur union morale dans une opposition consciente aux États-Unis. D’où ce paradoxe qui voit l’Amérique être à la fois le modèle et le contre-modèle de cette nouvelle forme « d’europatriotisme ». Pourtant, il me semble qu’une telle tentation devrait être écartée. Les Européens n’ont pas grand-chose à gagner à suivre la voie américaine en promouvant un patriotisme fondé sur des « valeurs communes » et l’opposition à un « Autre ». Rappelons qu’initialement la pensée postnationale considérait « l’Autre » de l’Europe comme l’Europe elle-même. En opérant une rupture décisive avec les nationalismes populistes de leur passé, les Européens étaient censés combattre leurs identités antérieures, et non un ennemi extérieur. D’où le risque, aujourd’hui, de s’abandonner à des motivations de type affectif et de construire une « Europe puissance » qui s’imposerait sur la scène internationale selon les voies traditionnelles et réalistes d’opposition à un pouvoir national concurrent.
JL : Au départ - au moment du lancement des travaux de la Convention sur l’avenir de l’Europe -, j’étais plutôt réservée sur le bien-fondé d’user du terme de « Constitution » à l’échelle du Vieux Continent. On sait que dans la tradition juridique, la « Constitution » désigne l’acte fondateur de l’État, un de ses éléments constitutifs qui le distingue d’autres formes de communautés politiques issues de traités ou de conventions. Appliqué à l’Europe, le mot "Constitution" est donc loin d’être neutre et participe d’une entreprise symbolique visant à souligner la substance forte de l’Union, à convaincre que sa nature politique est plus proche de celle de l’État que d’une organisation internationale. Dans ces conditions, penser réussir à convaincre les opinions publiques que l’adoption d’une Constitution n’appelle en rien l’émergence d’un État fédéral européen me paraissait une gageure difficile à tenir. À tout le moins, un tel exercice risque de brouiller davantage la lisibilité déjà réduite de l’ensemble européen. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle nombre d’auteurs avaient pris fait et cause pour le maintien du statu quo - à savoir un constitutionnalisme sans Constitution formelle. Ils n’ont pas été entendus. Maintenant, je dois constater que s’il est loin d’être parfait, le Traité constitutionnel, adopté le 18 juin 2004, est relativement fidèle à l’esprit d’un « fédéralisme d’États libres » ou d’une « Fédération d’États » qui anime la construction européenne. Par maints aspects, ce texte apparaît davantage fondé sur la reconnaissance mutuelle des différentes identités nationales que sur l’affirmation d’une nouvelle identité collective. Ainsi, ce n’est pas dans le registre de « l’être », mais davantage dans celui de « l’agir » que s’inscrit la Constitution quand, dès son tout premier article, elle dispose que les États membres attribuent à l’Union des « compétences en vue d’atteindre leurs objectifs communs » (article I-1, alinéa 1). De même, l’affirmation de certaines valeurs universelles, y compris le respect de la dignité humaine et de l’État de droit (article I-2), y apparaît davantage comme un guide pour l’action que comme l’affirmation d’une forme d’identité européenne substantielle. Mais c’est surtout l’introduction, à l’article I-59, d’une possibilité de retrait volontaire de l’Union qui inscrit le plus clairement la Constitution européenne dans une philosophie fédérale émancipée du paradigme étatique. Loin d’être une régression, la reconnaissance d’un « droit de sécession » qui relève des États constitue, en effet, la véritable « pierre de touche » qui permet de distinguer une « fédération d’États » d’un « État fédéral ». L’histoire des États-Unis l’a amplement démontré.
Participez au débat sur la Constitution : « L’Europe en procès. Quel patriotisme au-delà des nationalismes ? » - éditions du Cerf, collection « Humanités », dirigée par Jean-Marc Ferry, 207 pages, 20 euros. Le site de l’ULB (Université Libre de Bruxelles) où travaille Justine Lacroix.
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