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« Ils s’amusent avec l’Europe ! »
27/03/2005 • 19h29
Daniel Carton, ancien journaliste au Monde et au Nouvel Observateur, a livré en mars son dernier opus, après le succès de Bien entendu, c’est off, qui dénonçait les connivences entre journalistes et politiques. Il lance un nouveau pavé dans la mare, en consacrant un chapitre entier, dont nous publions des extraits, au renoncement convenu de la plupart des médias et des politiques à parler avec franchise de l’Europe aux citoyens. Alors que le peuple, lui, aurait une longueur d’avance. En européen convaincu, Carton n’a pas la langue dans sa poche. Extraits.

« S’ils savaient à Paris... » Ce que la France d’en haut ne voit plus., de Daniel Carton, éditeur : Albin Michel, 189 p., prix : 15 euros.

Ils s’amusent avec l’Europe !

(JPEG) (...) Hypocrites ! Vous, nos hommes politiques, vous jouez avec nous, vous vous jouez de nous et vous venez nous reprocher notre indifférence. Vous nous suspectez de ne pas nous passionner pour la Cour de Luxembourg ou les dédales de la Commission alors que vous êtes combien à vous y intéresser un peu ? Je vous connais bien. Pendant près de vingt ans, je vous ai fréquentés, matin, midi, soir. Dans vos partis. Au Parlement. Dans vos circonscriptions. Je vous ai vus faire. Je vous ai entendus dire. J’ai encore en tête vos belles promesses et vos engagements en béton. Vous faites semblant. Je sais que l’Europe a toujours été, quoi que vous en disiez, le cadet de vos soucis. (...)

Les politiques se plaignent de la fuite des électeurs. Les journaux de la fuite de leurs lecteurs. Mais que font-ils, eux ? Que changent-ils ? Que comprennent-ils aux Français ?
Qu’ont-ils fait pour nous expliquer l’Europe, nous la raconter, nous passionner pour ce que nous savons être la grande aventure de ce nouveau siècle ? Que font-ils pour la tirer par le haut avec des hommes à la hauteur ? Où sont les nouveaux Jean Monnet, les nouveaux Delors, les nouvelles Simone Veil ? Où sont les éclaireurs ? Aujourd’hui, c’est le peuple qui est devant.
« Les mensonges sont les vérités des autres », prétendait Oscar Wilde. Leurs mensonges sont devenus nos vérités. Nous sommes plus nombreux qu’ils ne le pensent à avoir compris que l’on pouvait aimer la France et se sentir bien dans cette nouvelle Europe. Qu’on ne nous demande pas de l’expliquer, d’en faire des thèses ou des synthèses, nous le sentons simplement. Une démocratie partagée. Une géographie retrouvée. Une histoire commune. Nous savons que c’est cette Europe-là qui fera le poids face à la Chine, l’Inde, les États-Unis d’Amérique.
Les hommes politiques le savent. Ils sont au premier rang. Ils ne peuvent pas ne pas voir que la donne européenne est de plus en plus forte. 80 % des décisions nous concernant sont made in Europe. Ils le savent, mais cet avenir leur fait peur. Ils craignent tant de perdre leurs attributs tricolores. Ils continuent de faire les comploteurs au Palais-Bourbon, alors que l’essentiel se passe ailleurs. Ils font du guignol à l’ère du DVD ! Pendant ce temps, nous sommes dominés dans toutes les institutions européennes, le français est en recul partout, nos diplomates chasseurs de particule semblent en être restés au temps de Catherine II. Nous faisons le beau mais nous ne faisons plus le poids. En connaissance de cause, ils laissent notre destin à des inconnus qui ont vocation à le rester, des apparatchiks qui, une fois élus et subventionnés, retourneront dare-dare à leurs niches, des déjà-fatigués qui prennent l’Assemblée de Strasbourg pour une maison de retraite. Vous pensez qu’on ne voit rien ? Qu’on ne devine rien ?

Vous, les pharisiens, adorateurs de l’Europe en paroles, je sais que vous ne me croirez pas si je vous dis que c’est parce que j’aime trop notre Europe que je n’ai pas voulu me bouger pour vos semblants d’élections et vos semblants d’élus. Vous auriez pu nous parler de la future Constitution européenne, mais voilà, vous vous êtes tellement mis dans la tête qu’on ne pouvait rien y comprendre, qu’on n’est pas « équipés intellectuellement », comme l’a dit Rocard à propos de l’actuel débat européen. Qu’on s’intéressait plus, en ce printemps, à l’Europe du foot et du loto qu’à l’Europe du droit que vous avez abdiqué. Vous auriez pu nous parler de l’Europe face à la Chine, face aux États-Unis, mais, voilà, vous êtes persuadés que ça nous passe au-dessus de la tête. Vous auriez pu nous parler de la Turquie, de la lutte contre l’immigration, pour l’environnement, pour la santé, d’une défense commune. Non. Vous nous avez amusés et là, vous avez fait fort, avec votre histoire de Bègles, ce mariage gay finalement pas très gai. Vous vous faites plus de souci pour le devenir de la grande UMP, les courants qui disjonctent au PS, la forme de Sarkozy, l’avenir radieux de l’UDF, tous ces vastes sujets qui nous emballent. L’Europe ne reste pour vous qu’un prétexte à tous vos petits amusements. Parfois, ça vous prend comme une démangeaison. La gauche a attendu que les élections soient passées pour nous entretenir de la Constitution européenne ! Enfin, s’est-on dit, mieux vaut tard que jamais, mais bien vite il a fallu se raviser. On a vite compris que les socialistes se mettaient des faux nez pour ouvrir la chasse au Fabius. Lequel l’avait bien cherché. Une fois encore, il s’est cru le plus malin, c’est son drame ! Ce n’était pas l’Europe qui le souciait. C’était lui. Son courant. Son destin, tellement convaincu, comme il s’est empressé d’aller le signifier à Jospin à peine remis de la farce de 2002, que « maintenant, c’est mon tour ». Obnubilé par lui-même, Fabius en jouant le non a cru « faire peuple », peuple de gauche, sauf qu’il ne s’est pas rendu compte que même le militant de base lui est passé devant, qu’il ne supporte plus qu’au-dessus on joue sa carrière sur les grands sujets.

À droite, on s’est jeté avec férocité sur l’os turc, histoire d’enquiquiner Chirac. Tout le monde a fini par s’y mettre. Ça a duré deux semaines. Un grand débat a été réclamé à l’Assemblée. Pas plus de cinquante députés en séance, sur 577. Et l’on devrait vous prendre au sérieux ? Voilà maintenant qu’un référendum sur cette Constitution européenne nous est annoncé. Il faut encore s’attendre au pire. C’est couru d’avance. Pour bien nous embrouiller, vous allez tout mélanger : la Constitution, la Turquie, la cote de confiance de Chirac, la force de frappe de la gauche... On peut vous faire confiance pour abaisser le débat au niveau de vos manigances partisanes qui raviront les médias et nous désespéreront encore un peu plus.

(...) Aujourd’hui, je me retourne encore quand, tôt le samedi, sur les Champs-Élysées, on peut voir arriver pour des week-ends de découverte les premiers bus polonais, tchèques, hongrois. Ces jeunes dans ces bus qui ne se doutent pas qu’il n’y a pas plus de vingt ans, à quelques centaines de mètres de là, sur l’esplanade des Invalides, on se rassemblait pour gueuler avec Solidarnosc pour la liberté à l’Est. Tout est allé si vite que c’est seulement maintenant que les murs tombent dans les têtes. Pour les politiques, l’Europe ne semble encore qu’une affaire de quotas, de règlements, de directives, bonnes ou mauvaises, c’est l’essentiel de leur débat. Mais au sein du peuple, l’essentiel s’est transporté ailleurs, plus haut, plus profond. L’Europe est devenue une affaire de sentiment. Presque à notre insu. L’argent est devenu le nerf de cette paix nouvelle. On nous avait rabâché qu’il fallait faire l’Europe de l’économie. Mais on a fait bien plus. L’euro nous a surpris. Nous a mis au pied du mur des évidences. Les techniques nous ont projetés dans cette dimension nouvelle. Prendre l’avion pour Prague comme l’on se rend à Marseille, le TGV pour Amsterdam en moins de temps que pour rallier Strasbourg. Et ce tunnel sous la Manche qui finira par nous faire, à son tour, définitivement oublier Azincourt et Waterloo. (...)Nous mélangeons nos cuisines, nos cultures, notre histoire, nos tempéraments, à notre manière, bien française. Les frontières finissent de tomber dans les têtes. Le peuple a choisi d’être entreprenant et optimiste, pas seulement par candeur et rêverie, simplement parce que lui a déjà tout compris et tout retenu.

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