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Entretien Quelques centimes pour la culture, siouplaît !
Par Solenn Paulic (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
31/03/2005 • 11h25
Soixante-dix centimes par an et par citoyen pour la culture et non 7 centimes comme c’est le cas aujourd’hui... C’est le défi qu’ont lancé, le 15 mars à Bruxelles, la Fondation européenne de la culture (FEC) et le Forum européen pour les arts et le patrimoine (FEAP). L’Union dépense aujourd’hui 34 millions d’euros par an pour son programme culturel, soit à peine 0,03 % de son budget total. La FEC et le FEAP lui demandent de le réévaluer à 315 millions d’euros par année. Entretien avec Isabelle Schwarz, de la FEC et responsable de la campagne « 70 centimes pour la Culture ! ». Isabelle Schwarz, la FEC et le FEAP demandent l’augmentation du programme culturel, à une somme presque dix fois supérieure. Pourquoi lancer cette campagne seulement aujourd’hui ? Parce qu’il y a urgence ! Urgence de calendrier avec la présentation des perspectives financières de l’UE les 16 et 17 juin prochains ; mais surtout urgence par rapport au changement de présidence de l’Union. L’actuelle présidence luxembourgeoise nous semble plus sensible à notre problématique, et on espère vivement que les ministres parviendront à un accord. Mais la Grande-Bretagne, qui prendra la relève en juillet, nous semble un peu moins sensible à nos besoins et pas des plus europhiles ! Elle a aussi déjà très bien intégré le potentiel économique de ses industries culturelles et leurs retombées sur la compétitivité. Elle est très forte et dispose de nombreux pôles d’aides, tant régionaux que locaux. On sait que les industries culturelles peuvent être créatrices d’emplois et moteurs de compétitivité et, rejoints par 10 nouveaux pays membres, ça passe nécessairement par une augmentation du budget. Ces 34 milllions d’euros sont dérisoires quand on les compare au budget du Goethe Institut, 270 millions d’euros pour 2004, ou encore à celui de 55 millions d’euros en 2003 de l’opéra d’Amsterdam, Het Muziektheater. Mais six pays, importants financeurs de la culture, font blocage : la France, l’Allemagne, la Suède, l’Autriche, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne. Ils refusent l’augmentation du budget communautaire. Ça peut se comprendre quand on voit les problèmes économiques de certains. Et la culture peut être considérée comme secondaire, voire comme un « luxe ». C’est un mauvais raisonnement. On peut très bien reventiler le budget de l’UE dans un sens plus favorable à la culture, et pas nécessairement augmenter la contribution de chaque pays. Comment, justement, les convaincre que la culture peut être source de compétitivité ? Il faut adapter notre discours. C’est-à-dire parler aussi économie et business ! C’est un peu ingrat quand on parle de culture, mais c’est inévitable. Il faut leur présenter les perspectives en matière d’emplois et de retombées financières, les convaincre que la culture est porteuse de projets professionnels, et que c’est de l’investissement à long terme et non de la dépense. Sans mise en parallèle avec l’économie, on ne pourra pas se faire entendre. C’est ce qui les intéresse. À Vienne, par exemple, les industries culturelles sont devenues le troisième secteur de croissance de la ville, avec 14 % des habitants qui travaillent dans ce secteur et une croissance de 6 % par année entre 1998 et 2002. En Grande-Bretagne, plus de un million de personnes étaient employées dans ce secteur en 2003, avec une croissance du taux d’emploi de 3 % par an entre 1997 et 2003. Ce qui porte le nombre d’entreprises liées à ce secteur à 121 000 soit 7,4 % des entreprises du pays. Pour ces exemples, ce sont surtout le design, les arts graphiques, l’audiovisuel et le multimédia qui font croître le secteur ; mais il faut aussi prendre en compte toutes les potentialités liées au tourisme culturel. Les pays d’Europe de l’Est, membres ou non, sont de plus en plus actifs dans ces secteurs. Certains à l’Ouest l’ont compris en implantant leur activité sur place. Mais on ne réfléchit encore qu’en termes de rendu pour l’Ouest et non en apports et enrichissements pour tous les citoyens, européens comme extérieurs à l’UE. Et il ne s’agit pas d’aller chercher des bénéfices ailleurs, mais bien de développer des échanges d’égal à égal. C’est là qu’intervient la nécessité de renforcer la mobilité des acteurs en Europe. Quels peuvent être les obstacles à cette mobilité ? Nous ne disposons d’aucune structure pour la favoriser. Nous voulons créer pour la culture ce qui existe déjà pour l’éducation. Je parle ici des programmes Erasmus ou Tempus qui rencontrent un vrai succès. Rien n’est encore mis en place pour la culture, et on a besoin de ces passerelles. Nous accordons 25 millions d’euros à la mobilité dans nos propositions. Dix mille acteurs doivent pouvoir en profiter chaque année. Mais nous souhaitons aussi que cette mobilité soit accompagnée de textes législatifs qui la rendent possible. Je pense à la question des visas. C’est un sujet sensible, on le sait, mais en matière de culture aussi, c’est un problème. Comment coopérer avec des acteurs extra-européens s’ils ne peuvent pas venir ? Nous avons connu des difficultés de ce type à la Fondation, et faute de visas, certains opérateurs n’ont pas pu participer à des manifestations. La mobilité reste un énorme chantier, avec le renforcement de la coopération culturelle entre les États membres ou extérieurs, auxquels nous souhaitons accorder 100 millions d’euros dans notre budget “idéal”. Actuellement, on fonctionne surtout en termes d’accords bilatéraux du type Paris-New York, et très peu d’aides sont accordées à la coopération multilatérale. Ça ne suffit plus dans une Europe à 25. Il faut des mouvements bien plus larges. On peut même penser que cela relève du bon sens... Alors comment expliquer tous ces blocages autrement que par les réalités économiques ? La coopération multilatérale n’est pas encore intégrée en matière culturelle. L’approche de la question reste éminemment nationale, voire nationaliste. La culture a pourtant un vrai rôle à jouer, comme l’a rappelé M. Barroso en novembre dernier à Berlin (1) ; dans la sécurité de l’UE, par exemple. On sait qu’accepter et faire coexister toutes les cultures au même titre, c’est apaiser les tensions existantes. C’est un excellent vecteur de connaissance mutuelle et d’intégration. Mais attention, et c’est ce qui inquiète certains pays, il ne s’agit pas de créer une Europe-forteresse avec une même conception de la culture. L’identité européenne se construit sur des valeurs communes, mais nous ne sommes pas dans l’assimilation et la pensée unique, ni dans la volonté de créer un bloc culturel commun fermé aux autres. On réfléchit en termes de citoyenneté et de sentiment d’appartenance européens. Et ça, nous devons souvent le rappeler aux plus sceptiques, car cette inquiétude freine largement l’augmentation des budgets. Certains ont aussi une conception assez passéiste de la culture. Par exemple, lors du vote de l’enveloppe du programme Culture 2000 (2), la répartition s’est faite ainsi : telle somme pour les arts visuels, telle somme pour les arts de la littérature, telle somme pour les arts du spectacle... Mais la culture, ce n’est pas que des secteurs cloisonnés ! On ne peut vraiment plus raisonner ainsi. Vous allez bientôt mettre en place un Laboratoire de la coopération culturelle européenne. Ce projet peut-il dépoussiérer certains raisonnements ? On l’espère ! Le LAB sera un creuset d’idées neuves et d’informations au service des acteurs culturels. Il sera opérationnel fin 2005 avec comme objectif le décloisonnement le plus large possible. Il existe une multitude d’informations sur le sujet, mais souvent difficilement accessibles en raison de la barrière des langues ou des dispositions juridiques propres à chaque pays. C’est labyrinthique et ça en décourage plus d’un. Le LAB comportera un portail avec une banque de données faite de traductions, d’informations sur les législations existantes, nationales ou européennes, ou encore sur les réseaux d’acteurs déjà en place. Il abritera aussi la recherche sur la et les cultures européennes. Nos thèmes principaux aujourd’hui sont la mobilité, ainsi que la culture en tant que composante majeure de la politique étrangère de l’Union. Une autre priorité du LAB est de promouvoir un véritable espace public européen, fait de débats, de rencontres entre réseaux professionnels. Et ça fait cruellement défaut aujourd’hui. On ne voit l’Europe qu’à travers notre prisme national.
Fondation européenne de la culture. Forum européen pour les arts et le patrimoine
(1) Barroso plaide pour la culture (2) Qu’est-ce que le programme Culture 2000 ? |
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