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Comprendre la "Constitution"
10 - Quels enseignements tirer de la campagne référendaire ?
Par Arnaud Lechevalier * (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
27/05/2005 • 19h58
La campagne référendaire en France a permis un formidable débat politique. Mais l’une de ses caractéristiques, c’est d’avoir révélé certains malaises de la civilisation française et la carence des rapports entre les Français et l’Europe. Il y a là une spécificité bien française que l’on peut expliquer en remontant dans le temps.

(JPEG) D’abord à la Révolution de 1789 et à ses succédanés exportés par le code civil napoléonien. Pour le meilleur et pour le pire, la « Grande Nation » comme on dit outre-Rhin, continue à considérer, si ce n’est comme unique, du moins comme sans égale, la singularité de son mode particulier d’accès à l’universel. Ce qui en résulte de meilleur, et qui entre en conflit frontal avec le néo-libéralisme dans un contexte de mondialisation, c’est la visée de régulation de l’économique par le politique, projeté à l’échelle de l’Union. La pire, c’est un rapport problématique, doublé souvent d’une ignorance, à l’altérité, aux enseignements et à l’hybridation qui devraient naître de la confrontation avec d’autres expériences nationales.

Le deuxième voyage dans le temps nous renvoie au compromis politico-institutionnel noué autour du système social au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Dans son projet, son fonctionnement et ses résultats, ce modèle social et salarial est en crise larvée depuis plus de deux décennies, notamment en raison et de son incapacité à réduire les inégalités - anciennes et nouvelles - et de la faiblesse des acteurs sociaux. La construction européenne sert de ce point de vue de révélateur, alors même que nombre de Français ne conçoivent l’Europe sociale qu’à l’image de la France.

Le troisième retour en arrière nous ramène à la mise en place des institutions de la cinquième République et, plus encore, à 1962 et à l’élection du Président de la République au suffrage universel : cette concentration du pouvoir entre les mains d’un seul, entourée d’une côterie, a fini par vicier les institutions et la démocratie elle-même. A l’image de la « politique européenne de la France », menée « en toute souveraineté » par l’exécutif sans même que le Parlement - et encore moins les « forces vives » - ne soit associé à son élaboration et à son contrôle. Là même où tous les autres pays européens se sont dotés de solides régimes parlementaires.

Cette triple crise d’identité, sociale et politique rend indispensable l’élaboration d’un nouveau projet politique et de profondes réformes nationales. Mais il est temps aussi pour la société française de modifier son rapport à l’Europe. Il faudrait que la classe politique cesse d’instrumentaliser la construction européenne ponctuellement et de l’ignorer souverainement le reste du temps. La délibération et l’élaboration de programmes avec d’autres forces politiques à l’échelle européenne est devenue un impératif. Et l’on est en droit d’exiger - et pas seulement symboliquement - des responsables politiques français qu’ils s’investissent enfin à l’échelle de l’Union en général, dans les travaux du Parlement européen en particulier. Les forces syndicales sont familiarisées depuis longtemps avec les enjeux européens, mais on attend d’elles (et de leurs adhérents) qu’elles nouent enfin les accords et construisent les rapports de force à cette échelle dans une Union où l’autonomie des partenaires sociaux est la règle et où le progrès social en dépend. Les réseaux militants communs à plusieurs pays européens sont d’une extrême faiblesse et beaucoup est ici aussi à faire. L’organisation et les finalités des systèmes médiatiques et éducatifs devraient être également reconsidérées au regard des nécessités de faire vivre la citoyenneté européenne et de favoriser l’émergence d’un espace public commun. Puisse le débat sur l’Europe ne pas dépérir le 30 mai et inciter chacun d’entre nous à « penser, sentir et agir » européen !

* Arnaud Lechevalier est enseignant et chercheur au centre de prospective Matisse - Sorbonne Paris I) et au centre Marc Bloch à Berlin. Il est coauteur avec le journaliste Gilbert Wassermann de La Constitution européenne : dix clés pour comprendre aux éditions La Découverte - 2005.

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